DE L’ABONDANCE

par Lawrence Paul
visuel par Danny G. Taillon

C'était le printemps. Juste le printemps, celui-là où il fait beau plusieurs fois par jour, celui où tu mets juste tes souliers pour éviter les flaques d'eau comme un défi. Le printemps à Montréal. Quelque part entre début avril, la saison du Crâbe des neiges sucré-iodé qui vient de Rimouski, et la saison du Homard des Îles, gourmand et tendre, juste en même temps que la fête des mères.

En tout cas, cette journée-là il faisait chaud, juste assez pour faire dégeler les coccinelles. Je le sais parce que là d'où je viens, il y a des milliers de coccinelles dans les fenêtres quand il commence à faire beau. Je ne sais pas ce que vous faites au printemps, mais nous, en tout cas, on fait l'amour et on refait le monde, c'est comme ça ! Surtout ces temps-ci, il me semble qu'il y a beaucoup de monde à refaire.

J'ai un ami rentré d'Orient récemment avec qui j'ai toujours forgé le rêve d'ouvrir une échoppe. J'ai envie d'avoir un comptoir en bois et le bruit des conversations chez moi tout le temps. Je suis un irréductible de la table. Manger, boire et parler me semble une activité oubliée. Aujourd'hui chaque famille a sa cuisine en stainless et sa laveuse-sécheuse, des cuisines indépendantes l'une de l'autre, chacun fait son dîner seul, en petite famille. Moi, ça me rend fou, ce n'est pas de l'indépendance, c'est de la marginalisation, de la solitude maquillée.

Je n'aime que les repas où il est impossible d'ajouter des chaises à la table, où il faut crier pour avoir le sel et où les amis se retrouvent. Aujourd'hui il me semble que tout le monde n'a plus le temps de se voir parce que chacun fait sa petite affaire et ça me tue parce qu'on ne pense plus, on ne parle plus. Toute l'intelligence du monde se consacre à la spécialisation, à l'individualisation et à la radicalisation alors que nous devrions nous unir dans un savoir commun et un plaisir commun. J'ai donc cette idée d'ouvrir ma cuisine à tout le monde. Je voudrais que tout le monde puisse y venir tout le temps. Il y a ces gens qui ont ouvert récemment un troquet nommé La Famille, rue Gilford. Je les adore et les soutiens. Ils sont comme le printemps tout le temps.

C'était le printemps donc dans mon histoire et on ouvrait notre première boutique. Plein de chaises et de livres, d'herbes sèches et de fleurs au plafond, ça devait sentir un peu le vieux bois, comme dans les saunas, le bois chaud et le brin de scie, mais ça sentait aussi la rue parce que la porte était grande ouverte. On avait notre porte, un petit local indépendant quelque part dans un beau quartier, je veux dire, un quartier où il y a des gens qui vivent, pour vrai. On servait des cafés et des thés à la menthe dans des vieilles théières fatigués. Et de la bonne bouffe, bien sûr, mais on ne savait pas trop quoi parce qu'on changeait d'idée tout le temps. J'ai une culture culinaire métissée, italo-arabico-bretonne, où la tartine jambon beurre rencontre le hummous et les cavatelli, avec des cannoli et des petits quatre-quarts pour dessert, et des gâteaux à l'huile d'olive.

L'important c'est que tout le monde était là, et que ça jasait cinéma, art, psychologie, physique, économique et politique. Je dis ça avec espoir parce que c'est ça qui est essentiel dans le fond, j'aimerais tellement que le monde se parle. L'après-midi avançait et on fumait dans le jardin parce que le soleil commençait à virer pastel.

Et puis on fermait tard, parce que la nuit, on parlait de cul, on parlait de beau, de filles et de gars, de boisson et d'art encore. On se chantait des chansons dans le blanc des yeux et on se payait des fonds de bouteilles. Tasser les chaises pour danser ou pour se coller et refaire le monde et refaire l'amour et rentrer dans sa cuisine en stainless pour baiser parce qu'on a l'esprit vidé d'avoir tant parlé et que c'est le temps de s'aimer.

Les paumés du petit matin pouvaient aussi s'y rejoindre, pour la musique baroque ou le bebop jazz et les plantes, se zébrer le visage de rayons de soleil. Cafés et oeufs brouillés. J'aime la drague du matin, les corps frais et les sourires gênés.

L'indépendance, la vraie, ça se fait en communauté, en regroupements de cultures avec un idéal commun, l'indépendance passe par la liaison des individus. Pas chacun dans son stainless : tout le monde ensemble, dehors de chez soi, loin de son nombril, proche de son nombril à elle.

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