RUPTURE, GENRE.

par Lalou Rousseau
visuel par Olivier Gariépy

« Tu parles comme un livre », m'a-t-on reproché récemment.

rupture [ʀyptyʀ] : Nom féminin, concept autosuffisant. Tic historique et comportemental contemporain, légitimé au nom du progrès, de la rétrogradation, de la liberté d'expression, de l'anticonformisme et du développement individuel et collectif. Être en rupture avec. Vivre une rupture. Rupture de ton : Effet de style. Rupture de stock : Symptôme de toxicomanie. Rupture de l'hymen : Passage obligé. Point de rupture : Signe de ponctuation irréversible.

genre [ʒɑʀ] : Mot-onomatopée autosuffisant. Tic langagier contemporain signifiant, à la fois et selon le contexte, l'hésitation, l'abstraction, l'approximation, l'affirmation, l'approbation et l'argument. Acheter, genre, trois tomates. Avoir, genre, couché ensemble. Se connaître depuis, genre, deux mois. Genre, non. Genre !

Bref, j'aurais pu vous parler d'art contemporain.

Vous savez, ce milieu chéri des conversations simili-huppées et d'autres, anticapitalistes. Ce milieu à la fois fantôme et ubiquitaire dont la haute aristocratie patronale se moque et que le peuple ignore. Ce milieu que beaucoup feignent de fréquenter et de comprendre. Ce milieu que beaucoup croient fréquenter et comprendre. Celui où on ne mentionne le mot « hockey » qu'en parlant de Serge Lemoyne (et encore). Où tout est « intéressant », et rien n'est beau. Bref, ce milieu.

Ça me rappelle la rencontre avec un inconnu au métro Papineau - un homme « sursocial » dans la quarantaine, maître ès Sciences de l'information, yogi assidu resté sans progéniture par souci écologique - qui me disait qu'au moins, par mon travail dans une galerie d'art contemporain, je m'évertuais à la conservation de ce qu'il reste d'humanité dans ce bas monde.

J'en suis restée plutôt émue.

La rupture, donc. Disons, celle des traditions. Celle qui écrit l'histoire de l'art. Celle qui dirige la valse des courants, vastes ou marginaux. Celle qui s'oppose à la « continuité ».

Car rompre, ce serait mettre fin à quelque chose.

La rupture ne serait-elle pas plutôt une étape nécessaire, un événement périodique, qui ne s'opposerait pas à la continuité, mais la nourrirait plutôt ? J'ose le croire, au nombre de fois où la peinture a été déclarée morte...

Heinrich Wölfflin, en 1888, dans ses études comparant l'art de la Renaissance à celui de l'époque baroque, jette les bases d'une histoire de l'art dichotomique sur le plan plastique. L'opposition entre la droite et la courbe, le léché et l'empâtement, le dessin et la couleur, forme le paradigme quant à la façon dont l'histoire de l'art se définit, s'enseigne et se crée encore aujourd'hui. Paradigme dépassé, remâché ad nauseam, à l'origine de l'usage commun des mots « classique » et « moderne ». Nous n'en sommes plus là.
Je défends ici une forme plutôt linéaire de l'histoire, non pas progressiste, mais évolutive. Car les mouvements de temps/contre-temps, de rupture/contre-rupture, sont toujours organiques. Ne sommes-nous pas toujours en rupture avec quelque chose ? Si le postmodernisme porte ce nom, c'est qu'il doit bien y avoir une raison. « Je suis contre les femmes... tout contre. », écrivait Sacha Guitry.

Évidemment, je parle ici de la grande Histoire. Parce que de la même façon qu'il y a des non-événements, il y a une non-histoire, celle de la médiocrité et de la pacotille. Celle-ci est toujours un peu en retard sur l'autre, et, si elle rompt quoi que ce soit, ce serait ma foi en la nature humaine. Oui, l'Histoire se réécrit par et pour les ignorants.

Cela dit, la rupture de ton, en ces temps de post-, constitue le nouveau bon goût. Ainsi, les moustaches reviennent à la mode autant que la couture, les collages et les objets trouvés. Mais justement, ils reviennent à la mode. Bonne Rupture, Bon Genre.

Le milieu de l'art contemporain ne fait pas exception et est écartelé, de surcroît et par nature, entre l'Art et l'art. C'est-à-dire que nous en sommes à tenter de survivre dans une masse convenue, non historique et éclectique, guidés par des marchands dans des sentiers à peine défrichés par les historiens, dans l'espoir de repérer le frisson esthétique qui nous mènera ailleurs. Résultat : plus on fréquente ce monde, moins on a l'impression de le connaître.

Bref, j'aurais pu vous parler d'art contemporain.

Trust me, I'm an art historian.
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