DE LA SENSATION

par Lawrence Paul
visuel par Clara Palardy

Le sensationnalisme est partout. Il est presque redondant de remarquer qu'il est aussi dans la sensation. Bref, dans le goût. Je te hais, Sensationnalisme. Je te hais d'autant plus lorsque tu me plais, dans ta beauté plastique parfois. Tu n'es rien que poudre aux yeux et tu m'éloignes de celle que j'aime vraiment, la Sensation. La Sensation est vraie, la Sensation est goût, toucher, odeur, érotisme. La Sensation est brute, organique, première. Sensationnalisme, tu ne fais pas le poids.

J'ai envie de toi, Sensation, autour de ma table. C'est pourquoi j'invoque ton nom. J'ai envie de partager avec les copains la douce Sensation de rompre le pain, lorsque les miettes tombent sur la table, que nos doigts se touchent de quignon à quignon, et que la géométrie des convives attablés mène à l'harmonie du discours. J'ai envie de rompre le pain avec intellectualisme et culture. De transformer la tablée non plus en lieu de spectacle, mais bien en lieu de mots lancés de part et d'autre, issus d'esprits ludiques et lucides.

Il est de plus en plus clair que nous voyons apparaître un mouvement culinaire jeune, bâti autour d'un produit frais et authentique. Quand je parle d'un produit authentique, je parle d'essayer d'aller plus loin que le bio, plus loin que le local. On parle d'un produit qui est né de l'attention de son producteur, de sa pure passion. Oui, oui, vous me lisez m'envoler dans l'utopie légumière, mais je rêve tout de même d'un pays où les gens aiment ce qu'ils produisent et le produisent parce qu'ils aiment cette sensation.

Les petits restaurants se bâtissent autour d'une table commune, communale, où les convives sont coude à coude, égaux. Sensation de partage. Sensation parfois de séduction, au parc Lafontaine entre deux journées, lorsqu'on se pose pour pique-niquer, niquer. L'échange des fourchettes et des goulots ; Sensation, n'es-tu pas dans chaque cigarette partagée ? Entre deux brins de gazon, les cuisses froides se serrent sur les couvertures au sol, les groupes se rapprochent, les reflets de la ville éclairent encore les baguettes grignotées, ceviches, hummous et autres délices éparpillés entre les vides, entre les pieds.

La jeunesse culinaire ne propose plus de menus complexes ou interminables. Je crois en la gastronomie autant qu'en la littérature, mais la cuisine est différente : elle est bonheur des sens et c'est pour cela qu'elle se doit d'être publique et démocratique.

Lawrence, Comptoir, Bouillon Bilk et autres Pastaga vous proposeront une cuisine délicieuse, parfois à la facture salée. Toutefois, la vraie Sensation est dans le partage. Bien sûr, la Sensation est aussi individuelle : déguster une tartine de pain aux noix, sardines, labneh et harissa est pour moi un plaisir solitaire. Je vous encourage aux plaisirs solitaires. Prenez le temps de les vivre pleinement cependant. Trop souvent, le repas est vite consommé.

En effet, Sensation, tu devrais être sur la peau et la langue de tous. Je crois qu'il faut rajeunir l'acte de l'accueil. Soyez certains que le sentiment d'être accueilli vaut bien tous les petits plats que vous mettrez sur votre table. Ne craignez pas la médiocrité culinaire, car le simple acte de créer vaut bien tout le respect de vos copains. Maintenant sortez les pots massons de votre grand-mère, les vases oubliés dans lesquels vous ne mettez pas de fleurs, ouvrez une bouteille de prosecco, une de Campari et une de jus de pamplemousse et faites cuire un poulet. Voici les commandements de Sensation. Vous vous en verrez ravi. C'est au fond des pots et autour des os que vous ferez des rencontres charmantes. N'oubliez pas d'inviter des gens amis et d'autres, jolis. Lorsque Montréal se met au lit, vous n'en serez peut-être qu'à rompre le pain, la ruelle ouverte sur la cuisine, et c'est dans ce partage que vous comprendrez la jeunesse culinaire.
`