THE T WORD, OU COMMENT J'AI APPRIS A NE PLUS M'EN FAIRE ET A AIMER TORON***

par Romain des Littions
visuel par Danny G. Taillon

Plein le cul. Fed Up. Après des années de tergiversations, syndrome du casanier qui se complait dans la médiocrité par protectionnisme culturel, je troquai finalement à contrecœur une appartenance festivalière chauvine pour une lucidité résignée telle une midinette éprise qui s'émancipe après avoir trop longtemps fermé les yeux sur les infidélités d'un amant volage.

L'amour rend aveugle comme disait l'autre...

Les adieux se sont faits le 8 septembre 2011. Sur le quai bétonné de l'ex-terminus Voyageur. Farewell. Préparez vos mouchoirs. Soir spleenesque à souhait, pluvieux, grisaille à l'horizon... Il y avait ce soir-là de quoi se sentir comme le héros pataud d'un Kaurismäki. « Down on my luck and with my cinephilia going down the drain », aurait dit Woody Allen. Pardon my french... Circonstances obligent.

Alors que j'attends l'autocar, la culpabilité du transfuge commence déjà à me ronger. Un chauffeur bourru poinçonne mon ticket pour finalement me jeter un laconique :

« Toron*** ? »

J'hésite. Le pas chancelant. Inconscient de son hérésie, l'homme venait de prononcer « The T word » avec la désinvolture du mécréant... Celle dont il ne faut pas prononcer le nom : Toron***. La métropole acculturée, la succursale américaine atrophiée, le bastion des philistins de ce monde. J'en passe.

Car la question triviale de M. Greyhound sous-tendait mon propre dilemme.

« Toron*** ?! Are you fuckin serious ??! »

Je rentrai dans les rangs non sans que quelques soupirs de voyageurs trépignant d'impatience se fassent entendre.

J'avais pris place dans le bus et m'évertuais à légitimer mon retournement de veste. Souvenirs épars : j'invoquais ces années à galérer dans les salles putrides du feu cinéma Parisien, où cinéphiles et vermine se tenaient la main, à me faire draguer par des outremontaises sexagénaires à la tête chenue, émues aux larmes devant le discours inintelligible de Niko Von Glasow, réalisateur manchot et obscur. Sans oublier la projection à la belle étoile (lire, pluie battante) des Parapluies de Cherbourg : précarité qui, contrairement à la vétusté du Parisien, n'allait toutefois pas sans revêtir son lot de charmes...

Filer à l'ontarienne

En pénétrant dans l'enceinte chromée dernier cri du Bell LightBox (complexe à la Oscar Niemeyer qui réduirait l'Excentris à un ersatz de bidonville), un constat s'imposait : l'herbe était donc plus verte chez le voisin...

Pour ses détracteurs, le Toron*** International Film Festival (TIFF pour les intimes) sera toujours une balloune gonflée, une baudruche survitaminée à laquelle nos festivals de cinéma plus bon enfants et conviviaux n'auraient rien à envier (sic)... Le hype est surfait et frelaté, artificiel et superficiel. On se garroche sur la conférence de Madonna, où la superbe de la diva aura toujours préséance sur la dernière daube que ses millions lui auront permis de s'offrir, on joue du coude pour entrapercevoir le pinch de Brad ou la frimousse d'une nouvelle coqueluche mitraillée par les flashes de photographes dont les clichés font les choux gras de la presse people.
Bref, les mauvaises langues diront que Dr. Piers (NDLR : Piers Handling est le PDG du festival de Toronto) a vendu son âme à Méphisto-Weinstein. Mais au bout du compte, pendant que les midinettes starstrucked par le sourire Colgate de James Franco convergent vers le salon où la star pose et expose un échantillon de ses oeuvres, une poignée de cinéphiles privilégiés ont droit à une projection presque privée du dernier Bruno Dumont et, pendant que Ryan Gosling doit répondre aux questions de journalistes ameutées, quelques happy few peuvent échanger à bâtons rompus avec Francis Ford Je-n'ai-plus-rien-fait-de-bon-depuis-Apocalypse-Now Coppola, tout ça dans une ambiance intimiste qui ferait pâlir d'envie James Lipton.

Le TIFF prouve que l'on peut trop embrasser sans pour autant mal étreindre. Quantité certes, mais jamais au détriment de la qualité. Offre et demande condensent en une grande kermesse du cinéma ce que le festival Fantasia, le Festival du Nouveau Cinéma (FNC) et le Festival des Films du Monde (FFM) nous offrent respectivement, avec leur charme pittoresque (le qualificatif « obsolète » serait dans les faits plus de mise pour le dernier), à petites doses.

Montréal la magnifique, ville aux cent festivals, ne peut plus jouer les voisines gonflables et semble aujourd'hui avoir plus ou moins cédé son statut du centre névralgique de la cinéphilie locale à Toron***. Inutile de dire que la proposition chimérique de François Macerola de fusionner les trois plus importantes manifestations cinéphiliques en une seule ne suffirait de toute façon pas à colmater les « brèches » de leurs programmations.

Comme la mère aimante qui vante les mérites des gribouillis esquissés par son enfant trisomique, j'ai longtemps essayé de me résoudre à ce genre de philosophie optimistico-chauvine hypothéquée de toute impartialité en ce qui a trait à mon ancienne appartenance indéfectible à Montréal, ville que j'aime bien sûr pour mille raisons autres que cinéphiliques (il y a de très bon bagels sur Fairmount...).

Néanmoins, sur un coup de tête, je préférai commettre l'« irréparable » (voire ce que j'aurais jugé impensable il y a de ça quelques années), partagé entre l'endoctrinement propagandiste des slogans d'un entourage montréalophile et le besoin de désaltérer ma soif cinéphilique.

Après dix ans de relation à couteaux tirés avec les festivals montréalais, qui ont néanmoins bercé les premiers émois d'une cinéphilie naissante, le temps était venu de tirer un trait sur une passion de plus en plus à sens unique.

Du reste, devrions-nous nous complaire dans la « médiocrité » lorsque l'intimité rime de plus en plus avec inimitié ?

Force est d'admettre qu'une escapade à Toron*** agira comme un baume sur votre cœur parfois brisé de cinéphile montréalais, nous prouvant encore une fois que le TIFF est bien plus que la maison de campagne canadienne d'une industrie hollywoodienne qui en aurait fait sa datcha estivale.

Au fil d'arrivée, en dépit d'une escapade entreprise sous le signe du one night aussi vite consommé que désavoué, il faudra que j'admette qu'après tout, sous des allures de flirt estival inconséquent, un nouvel amour en a chassé un autre...

Damn you, Toron***.
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