EXTENSION DU DOMAINE DE LA LETTRE : ENTREVUE AVEC ALESSANDRO COLIZZI

Par Habib Bissoh et Emil Monteiro
visuel par Olivier Gariépy

Colizzi ouvre l'échange sur l'histoire et dit : « À l'origine de l'imprimerie, le typographe était imprimeur, les deux dans un seul métier. Dès la Renaissance, la création de lettres nécessite la séparation de chacun. Au XIXe siècle, époque de l'industrialisation, il y a une mécanisation de la création des lettres. »

Les designers graphiques sont-ils les nouveaux typographes ?

La « première rupture » du médium se produit à l'arrivée du Letraset, façon de décalquer des fontes sur papier, et qui était un système très peu coûteux pour l'époque, contrairement au procédé mécanique du plomb. Au XXe siècle, les ordinateurs et la numérisation des polices transforment à leur tour le médium, largement influencés par les imprimantes laser. C'est à ce moment que réapparaît le métier de concepteur graphique, tel qu'on le connaît aujourd'hui.

Et le métier ouvre la brèche à la création de nouvelles polices.

L'Académie de la Haye, avec Gerrit Noordzij, porte le flambeau du changement. Elle instaure une tradition académique dans le monde typographique, avec la création de la maîtrise en design graphique, la théorisation du dessin de lettres et sa systématisation. Une nouvelle rupture se produit avec le passé et la typographie devient, en ce lieu, un domaine académique précis.

À ce propos, Colizzi suggère une lecture : Le trait. Une théorie de l'écriture, de Noordzij.

La démocratisation de la lettre

« La rupture majeure » dans le milieu de la typographie se produit avec l'arrivée du numérique, insiste Colizzi. Ainsi on voit les dessins de jeunes graphistes commercialisés tout de suite. Si le processus, jadis, était long et ardu, un logiciel comme Ikarus, quoique complexe et nécessitant beaucoup de précisions, facilite la diffusion en transformant rapidement les vecteurs des caractères. C'est par contre l'arrivée de logiciels comme Fontographer et Fontlab qui permet une réelle démocratisation du dessin de caractères, accessible et simplifié.

Colizzi explique : « Ce qui a manqué pendant longtemps, c'est la formation [...]. Les deux seules écoles qui ont continué à donner une formation, même avant la maîtrise, ce sont l'Académie de la Haye et le Département de typographie de l'université de Reading. » Il souligne cependant que la sortie des étudiants de ces écoles a permis l'arrivée de nouveaux formateurs sur le marché.

Colizzi attribue aussi une importance substantielle à l'arrivée de nouvelles fonderies.
Depuis les années 90, il note une « nouvelle vague » dans l'histoire du dessin de la lettre. « De nouvelles petites fonderies » sont créées, et s'inscrivent dans l'élargissement et la diffusion du médium.

Le cas des écoles

Des fonderies mettent à la disposition des écoles de design certaines fontes afin d'en élargir la diffusion. Et si les étudiants en design graphique piratent parfois certaines fontes sur la toile, c'est sûrement comme mode d'apprentissage nécessaire à la formation.
Colizzi défend cette utilisation, non pas selon des questions légales, mais disons temporelles. Le cas de l'étudiant est un cas justifié. Le spécialiste fait une analogie entre le livre et la police d'écriture : si la photocopie de l'un est permise avec un usage limité et privé, l'emploi de l'autre devrait l'être, sous de semblables restrictions. Pourvu que l'utilisation donne éventuellement le goût de se les procurer. Et si certaines fonderies penchent plutôt vers la privatisation complète de leur produit, il transparaît que le milieu de la typographie reste incarné par deux attitudes, deux stratégies par rapport à l'accessibilité.

Des designers graphiques ont maintenant la possibilité de mettre sur le marché des fontes, à usage professionnel ou personnel. Et si certains distributeurs mettent une fonte, ou quelques-unes sur le marché gratuitement, c'est certainement avec une arrière-pensée publicitaire. D'ailleurs, bien qu'il existe des fontes gratuites sur la toile, elles peuvent être incomplètes ou peu professionnelles. Pas qu'elles soient forcément de mauvaise qualité; il suffit, dit Colizzi, « d'avoir conscience des limites de la gratuité ». De plus avec cette démocratisation du dessin de caractère, de belles fontes sortent sur le marché. Il y a bien sûr des designers qui produisent des fontes pour le plaisir, mais ce ne sont pas des dessinateurs de caractères, le dessin de caractère étant vraiment une spécialisation, qui est, de surcroît, en pleine expansion.

Une forme d'art

Comme toute expression artistique, la typographie possède ses amateurs, ses théoriciens et ses praticiens. Aussi, son usage s'inscrit dans une certaine continuité par rapport au milieu artistique : il existe même des « collectionneurs de polices, notamment celles des années 20 voire du XIXe siècle, [et] qui en font une réinterprétation contemporaine ». D'ailleurs, si Colizzi apprécie particulièrement les fontes des années 20 et 30, il reconnaît la valeur autant esthétique qu'utilitaire de polices plus récentes, telle la Scala devenue classique depuis sa création récente, en 1991.

*

Alessandro Colizzi est professeur à l'École de design de l'UQAM. Il y enseigne la typographie, l'histoire du design, ainsi que le dessin de caractères, sa spécialisation.

Selon lui, le dessin de caractères à la main demeure la pratique la plus précise et permet une exactitude toujours difficile à obtenir à l'ordinateur. D'ailleurs, afin que ses étudiants possèdent une meilleure compréhension de la lettre, son cours de dessin de caractère, à l'École de design de l'UQAM, est constitué à moitié de dessin à la main.

Il possède un doctorat en typographie et en histoire du design ainsi qu'une maîtrise en typographie à l'Académie de la Haye, une des écoles les plus réputées en dessin de caractères.
`