À BÂTONS ROMPUS

par Habib Bissoh et Lalou Rousseau
visuel par Geneviève Philippon (vidéo) et Olivier Gariépy (photos)

La manifestation - sous toutes ces formes -, une fois devenue habitude, est étrangement inquiétante. Elle hante les plus intimes fractions de votre existence.

Ce point de rupture sociale, l'évasement d'un fossé, un certain non-retour. Cette usure, une frustration, un épuisement, des déceptions, un putain-on-est-vraiment-rendu-là.

Nous étions happés par la lutte.

La rupture sociale avait par le fait même rompu nos corps et nos idées. Nous étions disjoints en nous-mêmes et les uns des autres.

comment écrire la révolte? et comment écrire en temps de révolte? la question même du militant et de l'intellectuel est prise au coin du mur. L'agir, en ce cas, je parle du sacrifice du corps, devient l'impossibilité même du réfléchir. Je refuse la dichotomie mais elle s'impose à moi.

Plus la date de tombée approchait, plus la tension de la rue augmentait. Et plus on repoussait le clavier, ayant perdu foi en la pertinence de l'affaire. Wtf, une revue d'art.

Naissances

Alcmène raconte, dans les Métamorphoses d'Ovide, l'enfantement difficile de son fils Hercule, fruit d'une union avec Jupiter. Junon, jalouse et en colère contre cette femme avec qui elle a dû partager son mari, envoie la déesse Lucine présider l'accouchement. Alcmène entame son labeur et Lucine attend à la porte, les jambes croisées, les doigts de ses mains entrelacés. Sept jours et sept nuits d'hurlements, de pleurs, de cris : Alcmène en vient même à demander la mort pour que ses souffrances cessent. La servante Galanthis, comprenant le stratagème divin, décide de déjouer les sorts de la déesse en feignant l'annonce de la naissance d'Hercule. Étonnée, Lucine se lève d'un bond, dénouant ainsi ses doigts et ses jambes, ce qui permet enfin à Alcmène d'accoucher. Par son mensonge, par sa bouche, par sa parole, Galanthis fait naître.

C'est aussi un peu le récit de la naissance du nœud. Il n'était pas encore né qu'il avait déjà un nom, les cheveux roux et une promise. Malgré tout, l'espace d'un temps, la césarienne, voire l'avortement, furent envisagés.

le temps de la rupture est un temps multiple où se juxtaposent le doute, la colère, l'amour et l'aliénation. Ainsi je ne peux écrire le quotidien, le journalier, autrement que pris au dépourvu par le cliché. Et pourtant le cliché est un leitmotiv de la révolte : il porte en son ventre le paradoxe du déjà-perdu et du toujours-gagné.

Aujourd'hui, non seulement nous rendons-nous compte qu'il ne fallait qu'un peu de lubrifiant, mais que cette parole née lubrifie elle-même les voies naturelles de futures naissances, de futures paroles.

Nous est un nœud.

Le premier thème du nœud se veut évocateur de ce à quoi il aspire profondément.

aucune rupture possible sauf celle de soi.
il faut penser la révolte ou la faire

écrire la révolte ou la subir, c'est la courbature de l'engagement.

La question s'est posée, en préliminaire, avant même la gestation concrète du projet : Comment rompre avec tout ce qui se veut toujours déjà en rupture, et qui ne l'est donc pas ? Comment composer avec la multiplication des tribunes, la fragmentation de l'attention et l'élargissement de la définition de l'information ? Poser la question, c'est y répondre.

Enfin, les temps sont chaotiques. Avons-nous besoin d'en dire plus. Oui.

Alors on s'est dit : merde.

écrire, en soi, est un acte de révolte, l'on me dit et j'acquiesce : le passage de l'un à l'autre miné.
Et là se dresse la rupture du corps : se retrouver fissuré au sexe d'une impossible dualité de l'amour et du militant, quelque part dans l'enveloppe des deux à l'ombre de la complicité.


« Quand on n'a plus rien, il nous reste encore des mots ; si on commence à dire qu'il n'y a plus de mots, alors vraiment tout est perdu, noirceur noirceur. » - Wajdi Mouawad

Le nœud est né d'un désir de resserrement du discours et d'une impulsion collective de rupture. Le nœud est une rencontre, un milieu, un point, une impasse, un appel, une contradiction, un affrontement, un obstacle, un détachement, une perversion, un accessoire, une nécessité, un ancrage. Le nœud est une ligature : un noyau dur où les idées se rencontrent, se mêlent, s'affrontent et s'enlacent.

je parle de la lutte comme d'une forme primitive de l'identification sociale à l'autre, je parle de la lutte comme d'une emprise sur le corps, je parle de la lutte comme d'une rupture incarnée par le lieu commun.
se déplient sous une infinité de masques, incarnés dans un même corps, l'écrivant, le contestant et l'aimant. Au sens fort de la gifle, ils partagent une manière d'être : l'action.


Nous nous dévoilons dans une culture plurielle. Nous proposons un chaos tempéré dans lequel se joue un corps à corps esthétique. Nous nous acharnons à la création d'un fond et d'une forme intrinsèquement liés, réfléchis, réfléchissants. Nous sommes pour un épicurisme engagé, à savoir une lutte contre l'ataraxie, pour la plénitude de l'expérience des sens.

L'Art est un moteur à réaction, l'Art est un utérus.

Ne tombons pas dans la métaphore abusive : l'Art fait sens.

Envers, contre et malgré tout.

la poésie est un acte barbare mais nécessaire.
rompre est un acte barbare mais nécessaire.

Rompez.






rupture amoureuse ecclésiologique morale de contrat de ligament de pente de stock d'anévrisme d'hymen de ton de traité de négociations de trêve du noyau de l'atome point de scène de ;
rompre ses chaînes l'alliance le pain un engagement une maille quelqu'un l'échine les liens les ponts un charme avec le passé la paix un vœu le silence le jeûne les rangs la glace le cou le corps à tout