DÉPOSSÉDÉE

par Joséphine Legrand
visuel par Danny G. Taillon

« Je t'encule ou tu m'encules ? »
Virginie Despentes

Il y a cette cassure à l'intérieur, je sais pertinemment qu'aucune colle ne pourra la colmater, qu'aucun ciment ne la remplira du vide qu'elle est constituée, profonde et creuse du trou qui m'habite encore, encore et que rien ne peut apaiser pas même l'alcool, pas même la coke. Écorce arrachée de son hêtre, de son être, entre les deux plus rien pour empêcher le vent de mordre et la gerçure d'apparaître et d'enfler. Comme un boulet de canon dans ma gorge. Une bite enfouie trop loin entre mes dents et pour qui le désir d'éjaculer ne se rend pas compte de la douleur de ma glotte sensible à la blancheur de la lumière du sperme qui s'apprête à déverser son fiel dans le fond de mon estomac. Il ne me reste plus qu'à avaler les enfants de ton indifférence.


Je suis là à me demander ce que je pourrais bien écrire de plus sur la rupture parce que la première à laquelle je pense est l'amoureuse ; la rupture du cœur, de cet organe ridicule que la morphine ne soulage même pas ; la rupture qui vous fait balancer dans l'oubli de vous-mêmes et de vos sens, dans l'inacceptable social, celle qui vous fait débander, qui vous fait devenir un monstre, un déchet, une larve, une merde, celle qui vous permet de vous pisser dessus tant vous buvez pour essayer d'oublier ; en vous réveillant, vous préféreriez être morte, mais il vous reste encore une bouteille à finir, la dernière jusqu'à la prochaine, boire le dernier verre jusqu'à l'ivresse du prochain ; la rupture qui vous déchire et vous transforme à jamais, qui remet en question votre profonde perception du monde et tout ce que vous croyiez acquis et ce sur quoi vous pensiez avoir le contrôle pour vous raccrocher. Lorsqu'on évoque le mot rupture, c'est celle-là qui me vient irrémédiablement en tête parce que c'est cette rupture qui permet les autres, dont celle de soi-même.

Et les rides sur mon visage sont les miennes puisque Nous n'existe plus.

Je suis là à me dire que j'ai vécu la même chose que des centaines d'autres, mon cœur a été brisé et il a subi des ruptures à de nombreuses reprises. La rupture semble toujours plus physique et insurmontable d'une fois à l'autre, mais elle finit toujours par être détrônée. J'aimerais la remettre en perspective, cette rupture, et la questionner sur son utilité ou du moins lui donner une raison d'être. Les choses sont toujours plus faciles à accepter lorsqu'elles ont une raison d'être. Et si justement il n'y avait aucune raison à la rupture, si elle n'était que le cheminement biologique de notre être et que, sans elle, nous ne pourrions survivre aux autres épreuves qui nous attendent ? Je crois qu'elle va au-delà de la simple souffrance, elle est une nécessité, dans le besoin, dans l'acceptable, dans la seule façon de se rendre ailleurs, plus loin. Je crois que c'est dans ma propre rupture que je peux vivre celle de ma conscience et que je peux arrêter enfin d'exister dans autre chose que le mensonge que je me suis si souvent raconté, que je me suis construit.
Petite fille qui croit encore au père Noël et aux cadeaux qu'on lui donnera sous l'arbre de son incapacité à affronter l'abandon et la vie adulte.
Lucidité aveuglante qui enfin apparaît comme une évidence crasse d'une éducation où on nous a mal appris, à nous les filles, à nous tenir debout sans l'autre, sans un autre sexe pour nous dire que tout ira bien. Car tout n'ira pas bien tant que l'autre ne sera pas parti avec ce qui fait pomper le sang dans notre corps pour l'amener à ce que nous avons oublié que nous possédions : la tête. Il faut la garder froide si nous ne voulons pas que le cœur chavire puisque la colle n'est d'aucun recours.

Je suis là et je pense que la rupture est la seule issue à notre condition humaine. Elle est nécessaire à la compréhension profonde de ce que nous sommes et de ce que nous voulons devenir. Lorsqu'on parle de rupture, un sentiment négatif toujours en ressort et pourtant rien n'est plus vrai, plus sensible, et plus conditionnel à ce que nous sommes réellement qu'elle. Vivre la rupture, c'est accepter de cheminer. Comment pourrions-nous avancer dans la vie sans elle ? Si la vie était un long fleuve tranquille, et pour certains c'est le cas, serait-il possible de devenir plus fort, plus grand et plus humain ? Je crois que non. Je crois d'ailleurs que certains l'évitent pour ne pas avoir à s'affronter eux-mêmes. La rupture est notre seule attache à la véritable sensibilité, au véritable engagement de soi et à ses valeurs.

Je suis là à me dire qu'il faut qu'elle serve cette rupture, car pourquoi resterions-nous là avec notre malheur sans le mettre à profit ? Ne serait-ce pas bête de souffrir dans son coin à chialer que la rupture nous rompt les sens et le coeur sans se compromettre et se dire qu'il est temps de l'utiliser à bon escient ? Je pense que seules celles qui ont le courage de l'accepter et d'en garder la blessure comme souvenir toujours présent peuvent s'accepter elles-mêmes avec tout ce qu'il y a de laid qui nous constitue et nous construit.

Car la digestion de toi me permet de devenir enfin.
`