CHARLOTTE BEFORE CHRIST : MÉCHANCETÉ ET JOUISSANCE

par Daniel Rivest
visuel par Clara Palardy

Charlotte before Christ me semble apporter à la littérature québécoise quelques éléments originaux, même si ceux-ci ne se situent pas là où on croit.

La plupart des commentateurs ont ciblé le portrait de la génération Y et les audaces langagières comme sources principales de l'intérêt de l'œuvre. Je crois que leur analyse est réductrice.

L'histoire, le ton, la langue chez Soublière sont moins significatifs que le caractère cathartique des paradoxes de son narrateur.

L'histoire

Charlotte before Christ, c'est essentiellement une histoire de couple « bipolaire », la lutte pour la survie émotionnelle de deux amants au début d'une vingtaine festive et trash. Sacha, le narrateur, oscille entre amour fou, agressivité et jalousie maladive ; Charlotte, elle, passe de l'insouciance amoureuse, au déséquilibre, à l'autodestruction. La question du désir et du sexe reste un sous-thème permanent, malgré la dimension romantique de leur lien : « [...] il faut comprendre que le plus sexy chez Charlotte, c'est la détresse dans ses yeux. »

Lyrisme/réalisme/cynisme

La stratégie romanesque de Soublière est efficace, mais pas nouvelle. Elle consiste à toujours équilibrer les élans de romantisme lyrique avec des considérations triviales, des hésitations rhétoriques :
« On va fusionner encore, Charlotte dit.
- À cause des mains, ça ?
- Oui, nos deux jus de mains se mélangent, pis là on fusionne. À jamais, genre. »
L'amour affleure par le biais de ce lyrisme impur.

Pour faire bonne mesure, Sacha et Charlotte emploient une langue qu'on peut qualifier de réaliste, en ce sens qu'elle exprime de manière non caricaturale la manière de parler de certains jeunes de la génération Y. Le franglais se retrouve à être la norme : « Non, pis... Seriously... Fuck you. » On se parle à coups de mots orduriers-compliments : le classique « salope », pour désigner son amoureuse ; « C'est une sexy cunt, Julia, ça c'est sûr », pour exprimer banalement le désir brut, etc. Le cynisme ne tue pas.

La mise en scène de l'ego

Le récit de Sacha se présente comme un témoignage direct des penchants de notre époque pour la communication directe : le narrateur nous fait part de ses opinions, avec toute la mauvaise foi qui est la sienne. Sa subjectivité vaut par son propre déploiement, un peu comme les anecdotes volontairement insignifiantes dans les films de Tarentino.

Ce qui est le plus novateur dans la création de ce personnage de révolté, c'est son intelligence assumée. Au Québec, un personnage ne se vante pas de sa supériorité intellectuelle, sous peine d'être disqualifié de son caractère authentique. Un gars qui se vante ne peut être vrai. Chez Soublière, l'époque hypocrite est crucifiée. On ne fait pas comme si l'intelligence avait été également répartie entre tous, on ne fait pas comme si les Beaux et les Belles n'avaient pas d'avantages sur les Laids et les Laides, on ne fait pas comme si la vie était juste, au fond.

Le personnage de Sacha n'est pas très sympathique, mais c'est en cela qu'il nous convainc. Sa méchanceté et sa capacité de ne pas cautionner une vision artificiellement pacifiée de la vie en société sont assez jouissives. Un peu à la manière de Barney dans le livre de Richler, Sacha s'en prend de manière mi-sarcastique, mi-agressive, à tous ceux qui ne cadrent pas avec son goût.

Cette absence de compromis confine parfois à l'absurde, d'où peut-être la poésie noire qui plane sur le texte : « Fuck le matin » ou « Choses à essayer ensemble : [...] Faire une overdose. »
Catharsis

Le narrateur-personnage (Sacha) affronte la laideur du monde de manière frontale, en reproduisant les addictions connues de l'époque : l'anecdotique (où boire le meilleur iced cappuccino ?), le technologique (le chat, les « textos » : « g fini plus tot, t ou »), le mélange des genres (Chloé Sévigny et la Juliette shakespearienne, ramenées sur un même plan), la trame musicale indie omniprésente des hipsters (Ladytron, Jesus and Mary Chain, Oasis, Sonic Youth, Jay-Z, Goldfrapp, The Hives, etc.), les films ou séries-cultes (Gummo, Kids, Trainspotting, Taxi Driver, 24, Dexter, etc.), la célébrité (« Résolutions : [...] Devenir amis avec Kate Moss et Pete Doherty »), les jeux de mots (« L'Avalé de Laval » de Ducharme).

En fait, je soupçonne Soublière d'adopter une dynamique littéraire qui se rapproche de ce qui pousse certaines jeunes femmes à avoir des comportements boulimiques-anorexiques. On gobe ce que l'époque a de plus envahissant et on en régurgite une critique paradoxale qui n'est pas basée sur la dénonciation directe de ce qui nous dérange, mais au contraire sur l'exacerbation des compulsions qui vont tellement loin dans le sens de l'aliénation, qu'on s'en libère en les purgeant par l'excès.

Valider la jouissance

Il y a dans le livre une affirmation contradictoire par rapport à l'amour. C'est un sentiment vrai lorsqu'il est vécu dans l'absolu, mais c'est toujours aussi un risque terrible de déception. La jalousie se déclenche à tout moment : « Elle m'embrasse et j'oublie mon anxiété pour un instant en me disant qu'elle m'aime. Présentement, elle m'aime. Présentement, elle lèche ma langue. Présentement, elle pense à moi. » Tout à l'heure, plus tard ce soir, demain, rien n'est moins sûr.

Les personnages se « textent » à tous les douze heures, question de se rassurer. Mais dans les interstices de l'absence, la souffrance de ne pas être heureux seul s'exprime avec acuité. Et le « pétage de coche » survient dès que les doutes face à la connaissance de l'autre sont exacerbés par des soupçons de trahison nourris de partout.

L'obsession du regard extérieur est passionnante dans Charlotte before Christ. Pour exister en dehors de lui-même, Sacha doit se regarder vivre. Le troisième œil. L'œil dans sa tête qui, en se comparant sans cesse à l'image qu'il veut projeter, doit valider sa performance de vivre sa vie intensément. Quand il prend une caméra pour filmer son trip de cul exhibitionniste avec Charlotte, il se filme en train de baiser, mais son véritable plaisir en fait, c'est d'avoir des images de soi, comme une preuve, comme un certificat de vie satisfaisante : « Quand on s'embrasse, je pense souvent aux regards des autres. » ; « Ce ne sont plus les fantasmes des autres sur caméra maintenant, ce sont les miens. »

Sadomasochisme et conclusion

Le personnage de Sacha est « puissant » par sa volonté affichée de faire mal. Il avoue : « J'aime aider les autres à se laisser. Ça fait du monde malheureux. C'est la malfaisance. Ça fait plus de célibataires à baiser. » Mais ce cynisme est aussitôt compensé par une autocritique féroce, issue de la peur panique d'être incompétent : « Je suis petit, faible, maladroit, méchant, pervers, fauve. »

Dans le roman de Soublière, la dualité sadomasochiste est souveraine : le plaisir de critiquer sadiquement les autres et soi-même génère paradoxalement une « faiblesse » : l'angoisse de la perte de l'être aimé.

Le lecteur a de quoi jouir de cette dynamique malsaine, si peu mise en valeur en ces temps puritains.
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