LA GRÉVISTE (2EME ACTE)

par Alexandre St-Amour
visuel par Célia Marquis

La dernière fois, nous avons fait l'amour dans la rue, près du Palais des Congrès.

Au moment même où les policiers ont décidé de charger les camarades, pas de chance, nous étions en pleine embrassade dans la ruelle d'à côté. L'assaut avait été si soudain, si injustifié, que nous n'avions pu regagner notre place, en première ligne de l'affrontement.

Surpris dans notre position de retrait, nous nous sommes regardés. Et j'ai cru déceler dans les yeux de ma Gréviste cette malice particulière propre aux jeunes femmes souveraines d'aujourd'hui : nous vaincrons, chéri, peu importe les conséquences. À ce moment précis, elle prend mon visage dans ses deux mains graciles et elle me dit : « Faisons-le. Maintenant. Je le veux. » Les hommes casqués battaient du bouclier à vingt pas.

D'un même souffle, ma camarade de lutte et moi avions compris le caractère inéluctable de notre situation : nous devions absolument répliquer à cet abus de notre droit à la dissidence. C'était décidé, cette violence du pouvoir serait terrassée par la violence de l'instinct, de l'amour ébouriffé, du sexe tumultueux.

Nous nous sommes jetés l'un sur l'autre, furieusement. Et notre corps à corps est vite devenu un maelström de sensations à la fois extatiques et douloureuses. J'ai embrassé son sein, elle m'a mordu la nuque, je l'ai prise par les cheveux, elle m'a plaqué contre elle violemment. L'érotique faisait rage et était stimulé au plus haut point par cette vague de brutalité nourricière.

Le combat en était à son apogée lorsque les policiers ont réussi, en les poivrant, à faire reculer les Grévistes. Puis, ils se sont avancés vers nous et ils nous ont vus, à demi nus, tout occupés que nous étions à échanger notre salive salée qui, comme un sérum d'idéalisme, nous gardait totalement absorbés par la frénésie de nos mouvements lascifs.

Et soudain, comme stupéfaits par notre comportement déviant, ils ont ralenti leur marche et leur martèlement peu à peu. Nous en étions à nous procurer de ces frissons qui électrifient le corps comme une juste cause s'empare d'un esprit généreux lorsque abasourdis devant tant de plaisir partagé, les policiers ont carrément stoppé leur progression. Et apprivoisés tels des animaux sauvages sous le charme de la lyre d'Orphée, les policiers, les bras ballants, ont soudain lâché leurs matraques.

Ils ont enlevé leurs casques lentement, on voyait que nos caresses les avaient inspirés et émus, leurs visages rayonnaient de cet amour infini que professent avec zèle les anciens alcooliques. Puis presque affectueusement, ils se sont retournés vers leurs « camarades ». Enfin dans les bras les uns des autres, débarrassés de leur propre barbarie, plusieurs laissèrent libre cours à cette tendresse refoulée depuis longtemps et commencèrent à s'embrasser entre eux, goulûment, frénétiquement, avec violence. Nous n'étions plus seuls.

Plus tard, bien après les jouissances des uns et des autres, le rassemblement fut déclaré illégal par le gouvernement.

Morale de l'histoire : il faut se méfier des manifestations d'amour. Les ruptures de ton peuvent être fatales.

Nous vivons une époque violente. C'est pourquoi j'aime tant ma Gréviste. Nous deux, qui partageons une vie intense et pleine, faite de coups de gueule et d'ébats porno-activistes, sommes engagés dans une lutte à finir avec les abstinents de l'amour et de la solidarité.

Ce n'est pas tous les jours que l'oppression politique, économique, policière, perturbe réellement nos existences. De cela, je suis profondément reconnaissant. Car la Grève a permis à ma compagne d'exprimer ce qui était enfoui dans son corps de rêve : la nature profondément subversive de son désir, du désir, de notre désir, à tous. Ce désir de transgresser l'impuissance générale. Ce désir de faire durer l'élan. Ce désir d'aller jusqu'au bout.

Sans cette violence érotique émanant de la volonté d'affirmation de ma Gréviste, nous ne serions pas allés aussi loin. Car ce que ma camarade incarne, c'est avant tout un appel à nos sens. C'est la force vive qui nous exhorte à sortir de la passivité pour revendiquer notre droit à l'amour, rien de moins. Oui, c'est bien dans la générosité et l'amour du prochain que réside la beauté de son projet, mais il se trouve que son prochain, c'est moi aussi !

Érotomane solidaire, ai-je tort d'interpréter sa volonté de changement social comme une tentative de mettre davantage d'amour dans ce monde ? Oh, j'en suis. Dans notre société québécoise allergique aux « chicanes », l'insoumission est source de passions malsaines, dit-on. Perturber l'ordre social ne peut pas être fécond, dit-on encore. L'intransigeance des convictions est immature, et tutti quanti.

Mais il n'a échappé à personne que cette Grève a relevé le niveau libidinal d'une bonne partie de la population. Nous ne sommes plus endormis désormais par cette fausse sécurité de vivre dans un Québec en « paix ». Et parce que le statu quo d'avant s'est révélé éteignoir et a débouché sur une froide condescendance, nous avons été allumés par la lutte et excités par les épanchements sociaux. Nous nous sommes sentis revivre, le sexe et le coeur au garde-à-vous.

Vous l'aurez compris, ma Gréviste, même si elle en est partisane, c'est le contraire du gel. Elle se charge trop bien de réchauffer l'atmosphère politique et de rendre inconfortables les puritains. Car c'est toujours trop osé pour les coincés de défendre ses convictions, de faire l'amour dans la rue. Autrefois, Montréal était considérée comme une « ville ouverte », tolérante aux manifestations de plaisirs tabous et les gens venaient de loin pour s'inspirer de ce vent de liberté.

Juste retour des choses, depuis que ma Gréviste promène son corps langoureux et son poing levé, je sens partout les phéromones d'une nouvelle possibilité d'existence. Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, je me propose de faire un don à la société québécoise, parfois si conservatrice sans le savoir. Ma Gréviste est bien contente, parce que ça signifie encore plus de beauté, plus de sexe et d'amour fou. Grâce à elle, j'ai retrouvé une chose précieuse qui s'appelle : le don de soi.
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