ROMPRE AVEC LE REEL ET LIKER ÇA

par Charles-Antoine Blais Métivier
visuel par Ekaterina Konioukhova

«Au temps d'Homère, l'humanité s'offrait en spectacle aux dieux de l'Olympe : c'est à elle-même, aujourd'hui qu'elle s'offre en spectacle.
Elle s'est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre.»

Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique, 1935

Évaché au soleil, je pense à ma vie.
À vrai dire, je pense à ma vie soixante fois par minute.
J'ai beau faire cet exercice de façon répétée, je n'arrive jamais à rien de fixe, aucune réponse claire. Rien que des hypothèses à la pelletée.
J'imagine que c'est ça la mi-vingtaine, ne jamais être certain de ce qu'on veut faire et encore moins de ce qu'on a fait.

« Qu'est-ce que j'ai mangé pour souper hier ? Ah ouin, des steaks cheap qu'il fallait que je mange avant qu'ils moisissent (davantage). »

Nous étions au Bily Kun à boire un verre, mon amie et moi.
Puis, elles sont arrivées. Un troupeau de guidettes1 orange est venu s'asseoir sur la banquette en face de nous. Il y en avait neuf... ou peut-être étaient-elles vingt?
Elles bougeaient si vite, elles portaient beaucoup de paillettes, c'était dur à dire.

Évaché au soleil, je pense à ma vie, avec, en arrière-pensée, Facebook qui me garde pluggé sur le monde. Il y a cinq minutes, je me demandais ce que j'avais fait de ma vie jusqu'à présent, et la réponse est au bout de mes doigts, dans le Timeline de mon profil.
J'ai joint Facebook sur le tard en 2007, j'ai eu 65 images de profil et, comme tout le monde, j'ai posté d'innombrables vidéos de chats.
« Voilà, ma quête introspective est assouvie. À quoi je pensais déjà ? »

Les guidettes s'étaient vraiment pimpées ce soir-là.
C'était un triste spectacle à voir. Dans la pénombre du bar, on ne voyait que le spectre de leurs dents d'un blanc phosphorescent et leurs toupets avec des highlights...
Bref, vous voyez le genre...
Trente minutes ont passé sans qu'elles ne commandent quoi que ce soit à boire aux serveurs qui rodaient autour d'elles en essayant de pénétrer leur cercle fermé.
Trente minutes. Une demi-heure.
Il n'y avait rien à faire, les filles étaient trop occupées à se prendre en photo entre elles et à uploader leurs images sur Facebook, probablement aussi en se taguant au Bily Kun sur Foursquare.
Leurs amies guidettes au Fuzzy de Brossard ou de Laval étaient probablement en train de faire la même chose...

J'entretiens depuis cinq ans une image virtuelle qui alimente un réseau social constitué de pseudonymes, d'avatars et de constructions identitaires. Nous le faisons tous, par intérêt, par pression sociale, ou, pire encore, aveuglément (en ce qui concerne la génération qui nous suit). Pas surprenant que la nouvelle édition du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, un ouvrage de référence des troubles mentaux) ait retiré cette année le narcissisme de leur manuel. Nous vivons dans une époque où la projection d'un soi fabriqué est nécessaire. Le narcissisme est désormais une attitude convenable.

Oubliez l'affaire Duclos, ce procès longuement médiatisé duquel est né en 1998 le droit à l'image, une loi protégeant tout individu de l'utilisation de son image sans son consentement. Aujourd'hui, on piétine sur des droits acquis et on clique avec empressement sur « Accept ».

Après trente minutes de séance de photos, avec autant d'iPhones qu'il y avait de jupes ras le plaisir, les filles ont enfin commandé à boire.
Que des daiquiris et des cosmopolitans, FYI.
Dans le plaisir qu'éprouvaient ces filles à boire autour d'un verre entre amies, il y avait cet impératif de la construction de leur identité virtuelle et le renforcement positif qu'elles éprouvaient à liker les photos de leurs amies, assises tout juste à leurs côtés.
Ç'aurait été plus simple de tourner la tête et de dire
« T'es belle, je t'aime »,
mais c'était plus agréable d'aller liker l'image directement sur Facebook pour que tout le monde en soit témoin.


Perpétuellement divisés entre le réel et le virtuel, nous sommes les acteurs d'une bonne dizaine de conversations simultanément, nous absorbons comme jamais des quantités phénoménales d'images et d'informations, nous nous mettons en scène pour le plaisir des autres, mais aussi pour notre propre estime personnelle.
Sommes-nous voués à devenir des êtres aux personnalités fragmentées ?
Assistons-nous au début d'une vague mondiale de bipolarité ?
Et si, au contraire, il s'agissait d'une prise de pouvoir d'une nouvelle normalité ?
Il ne fait nul doute à mes yeux que la place toujours grandissante que prennent les réseaux sociaux dans nos vies a pour principale incidence de reprogrammer notre façon de penser, mais aussi notre façon de ressentir et d'éprouver des émotions.
C'est d'ailleurs ce que Walter Benjamin qualifiait de « mutation de la perception » dans ses réflexions sur l'effervescence du cinéma2.

Comme le papillon de la fable qui s'est approché trop près de la flamme pour pouvoir en ramener le secret, je considère qu'une immersion trop profonde dans les réseaux sociaux viendra à empêcher tout recul analytique possible. La rapidité à laquelle ces technologies ont pris d'assaut nos vies s'apparente davantage à une propagation virale qu'à une décision mûrie...

Évaché au soleil, je pense à ma vie, à ce que je veux en faire et à ce que j'en ai déjà fait. Pas facile quand on a la moitié de la tête in the Cloud...

Finalement, les guidettes sont parties comme elles sont venues.
Elles ont calé leurs drinks sucrés et ont traversé chez Roméo pour aller rejouer leur
mauvais numéro de théâtre d'été l'autre bord de la rue.


1Appartenant généralement à la classe moyenne, on reconnaît la guidette à ses vêtements (trop) ajustés, à son teint anormalement orangé, et à ses cheveux d'un noir profond ou d'un blond platine.
Son habitat naturel est la banlieue et/ou Fairview Pointe-Claire où elle peut être observée vêtue d'un ensemble de coton ouaté aux coupes peu flatteuses.
Le terme « guidette » est issu de l'expression « guido » qui définit son équivalent masculin tout aussi orange.


2 Selon Benjamin, il aura fallu quelques années d'adaptation, tant pour les acteurs que pour les spectateurs, avant de pleinement décortiquer les images et la trame narrative accélérée que proposait le cinéma.

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