PARCE QU'IL EXISTE UN THEATRE D'HIVER

par Chloé Gagné Dion
visuel par Audrey Belval

Ce moment où tout bascule. Où les choses cessent d'être comprises de la même façon, ce moment où le temps nous change le corps et l'intellect. Cette seconde à partir de laquelle rien ne sera plus pareil pour les mois à venir, à partir de laquelle l'ordre du monde est bousculé. Ce revirement, cet instant où la pensée se renverse, où les cœurs se retournent. Ce premier moment d'été qui se fait sentir, avec sa chaleur humide qui alourdit l'air, qui nous ordonne de chercher la légèreté, nous empêche de comprendre ce qui est compliqué et nous demande d'apprécier uniquement ce qui nous fait rire.

La saison change. L'air, les arbres, le sol et les animaux changent. Alors, l'art change aussi. Comme nous qui changeons de parure quand l'été arrive, l'art revêt ce qu'il a de plus léger et il s'en trouve transformé. Lecture d'été, théâtre d'été, on peut même parler de cinéma d'été. L'été venu, l'art s'articule autrement. Ainsi naît l'autre théâtre, celui d'été.

La saison vient se mettre dans le théâtre et le théâtre change, tout simplement.

Simplement. Pourquoi faire forcer sa tête, surtout l'été? Avec ces vacances qui servent à rire, avec ce temps libre qu'il faut consacrer à la détente, aux fleurs, aux oiseaux et aux quiproquos. Nos sens ne doivent plus être bousculés, une fois l'été venu, ils sont engourdis, nous estivons.

Simplement. Parce que le théâtre d'hiver, lui, s'occupe de monter les pièces complexes et exigeantes. Le théâtre d'hiver, lui, fouille dans les répertoires québécois, canadien, français et international afin de peupler les scènes de questions, de poésie, de visions du monde, de conceptions de l'homme, de projets d'avenir et de perceptions du passé. Le théâtre d'hiver, lui, demande aux auteurs, acteurs, artistes et intellectuels d'inonder les salles d'idées neuves qui font éclater notre présent. Et le théâtre d'été amène un peu de fraîcheur dans notre année. Après tant de bouleversements, tant de troubles, et tant de réflexions qui sont, bien évidemment, noires, denses, douloureuses et compliquées, il nous faut un peu de soleil. Il faut nous soulager.

Simplement. Parce que l'été est un temps pour la frivolité, un temps où le sens doit s'échapper des choses pour ne plus nous étouffer. Que le théâtre d'hiver s'occupe du sens, le théâtre d'été, lui, s'empare du plaisir que la pensée profonde ne peut certainement pas procurer.

Simplement. Parce que faire rire est simple. Parce que la comédie est un genre sans prétention qui permet la détente puisqu'il ne nécessite pratiquement pas d'effort de la part du spectateur. La comédie sert uniquement à procurer des sensations agréables à son public. La comédie est modeste, elle est simplement divertissante. Elle est nécessairement synonyme de lumière et c'est pour cela qu'elle s'accorde si harmonieusement avec la douceur de nos étés.

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Plaisir ne veut pas dire paresse. Été ne veut pas dire paresse.

Le théâtre d'hiver n'est pas nécessairement meilleur que celui d'été. Quelques pièces de l'hiver passé auraient dû prendre le champ des marguerites. Certaines pièces d'été, malgré leur jeu particulier, auraient pu réchauffer les salles gelées de quelques théâtres.

La comédie est un genre exigeant qui n'est pas ennemi du sens. Le sens n'est pas une idée sombre à cacher derrière un texte autrement vide. Le vide c'est aussi la comédie paresseuse.

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Ce moment où tout change, où plus rien ne va, où l'on décide de nommer et séparer les genres et les théâtres, non pas pour mieux les travailler, mais pour les laisser vieillir chacun de leur côté. Pour mieux les vendre et pour mieux leur laisser au moins une qualité : qu'une mauvaise tragédie possède au moins la noblesse de son genre, qu'un mauvais drame ait le mérite d'être sérieux, qu'une mauvaise comédie ait le mérite d'être divertissante.

Ce moment où le théâtre d'été cesse d'être un genre à travailler et devient plutôt une tradition que l'on s'empresse de mépriser ou d'adorer. Ce moment où la même chose se produit avec le théâtre d'hiver. Ces cassures qui fixent les choses d'un côté et de l'autre de la fissure. Des cassures que je déplore, mais qui me donnent tellement envie de travailler à rompre et rompre et rompre autrement.
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