UN COMBAT PERDU D'AVANCE

par Charles-Antoine Blais-Métivier

Avoir en tête une idée abstraite de l'article idéal : du contenu transcendant qui foudroie le lecteur de par une logique immanente.
Le syndrome de la page blanche : faire Cmd + N dans un logiciel de traitement de texte, boire du thé pour être zen, philosopher sur un concept vague et subjectif, puis douter.
Finalement faire Cmd + W.
« Voulez-vous sauvegarder votre document ?
 - Hell no ! »

*

Aborder l'idéal artistique du point de vue de la subjectivité : faire un comparatif entre les aquarelles sensibles de votre tante Gertrude et la pratique relationnelle de Diane Borsato. S'obstiner sur la valeur de l'art, sur la subjectivité de nos appréciations esthétiques divergentes.
En arriver à une conclusion tiède : la naïveté des aquarelles sensibles de votre tante Gertrude n'a d'égal que le caractère fondamentalement expérimental de Mme Borsato.
Match nul. L'idéal est subjectif.

Aborder l'idéal artistique du point de vue de la rentabilité : faire une critique de ZOO au Musée d'Art Contemporain de Montréal ? L'exposition phare de l'institution, qui doit rivaliser avec tous les festivals abrutissants de la Place des festivals, présente une sélection impressionnante d'œuvres regroupées sous un thème quasi-ludique.
Bref, de quoi plaire au plus niaiseux des touristes.
Hit or Miss ? Miss total, selon moi. Tout au long du parcours des salles remplies de bestioles plus ou moins abstraites, on essaie de nous faire gober que la figure de l'animal et de la nature occupe une place prépondérante en art contemporain.
Ratisser très large. Plaire aux touristes niaiseux.
En arriver à un consensus tiède : les compromis faits par le MACM dans le cadre de leur programmation estivale lui assurent une rentabilité lui permettant de s'attarder à des concepts plus profonds dans le cadre d'autres expositions...
Match nul. L'idéal est repoussé à plus tard.

Aborder l'idéal artistique du point de vue de sa fonction : rouler les yeux d'un air exaspéré. S'il vous plaît, n'embarquons pas dans un tel sujet.
Abandon de match. L'auteur ne veut pas se prononcer.

Aborder l'idéal artistique du point de vue de sa force motrice : la pulsion de créer qui anime l'être humain1 en est une de l'ordre de la destruction. Carburant sur ses propres échecs, écrasant ses précédents, améliorant ses antécédents, et ce, dans le but de recommencer. Encore. Deux fois. Et avec beaucoup de sauce.

Être tenté de faire des liens avec le processus de l'évolution humaine via les théories de la sélection naturelle de Charles Darwin2.

Me souvenir que j'ai abandonné mon certificat en anthropologie.
Match annulé. L'auteur n'a pas les qualifications requises.

Aborder l'idéal artistique du point de vue de cet article : se considérer comme étant privilégié d'avoir un droit de parole dans un webzine ultra tendance.
S'imaginer debout devant le public d'un amphithéâtre, ouvrir la bouche et lancer gratuitement : « L'Idéal de l'Homme, c'est la somme de ses propres échecs. »

En arriver au consensus catégorique que l'échec et les abandons, en art comme dans n'importe quelle discipline, nous aide à définir nos idéaux.

*

C'est dans la cruauté du geste du peintre qui repeint par dessus ses toiles « prétenduement » ratées qu'on réalise toute la conviction à un idéal esthétique.
Car en dépit de l'investissement que représente une pratique artistique, c'est d'abord et avant tout dans la franchise d'un artiste envers ses propres idéaux que se trouve l'Idéal. Subséquemment, chaque œuvre ne se résume qu'à une vaine tentative de capter une image évanescente et éminemment subjective.

Devant le spectacle du tortueux combat d'un artiste avec lui-même, on reconnaît le véritable Idéal artistique.

*

Finalement faire Cmd + W.
« Voulez-vous sauvegarder votre document ?
 - Peut-être cette fois-ci... »

1 J'inclus ici tous les artistes, chercheurs, inventeurs, politiciens, name it, qui sont des artistes de leurs idées.

2 « - Cibole, charie par Charles-Antoine !
- Ben quoi ? »

`