LA VIE EN TECHNICOLOR

par Romain des Littions
visuel par Katya Konioukhova

Elle aimerait bien sortir le soir. Elle ne serait pas créature diurne. Dans ses habits vespéraux, on la verrait beauté atypique déguisée en Lauren Bacall, austère et belle garçonne d'une loyauté ambiguë.

Parfois, il lui arriverait de mettre des verres fumés. À la Faye Dunaway dans Bonnie and Clyde. Le rien-à-foutisme et l'esprit gavroche à l'appui. La mitraillette en moins.

Elle aimerait aussi des fois, même souvent, se pencher. Après minuit et le matin surtout. Avec autant de fougue qu'Emmanuelle Seigner dans Lunes de fiel, mais toujours avec le vestige de pudeur de l'égérie hollywoodienne des années quarante. Genre Ingrid Bergman aux mœurs dissolues.

Elle s'habillerait à l'adresse Diane Keaton dans Annie Hall. Agencements douteux et gris-gris dégottés dans les friperies.

Elle pourrait être tenancière d'une gargote vétuste ou d'une maison de passe, mais s'adonnerait à l'amour avec une dévotion romanesque. Genre Joan Crawford dans Johnny Guitar.

Elle serait en grande partie Meg Ryan dans Addicted to Love.

Comme Scarlett esseulée dans un karaoké tokyoïte, elle ne serait pas insensible à un homme qui s'essaie à la sérénade dans une version formidablement massacrée de More than this de Roxy Music.

À la Chloé Sévigny. Elle serait de ces beautés qui ne se révèlent que pleinement lorsqu'elles sourient, mais dont la singularité de la physionomie leur attribue a priori un je-ne-sais-quoi.

Agrippeuse de bites fidèle et groupie intègre à la Kate Hudson dans Almost Famous.

Elle aurait la sagesse un peu frivole des héroïnes rohmériennes.

La grâce de Grace.

Bette Davis' eyes... doublés du regard concupiscent d'Angelina Jolie.

Keira Knightley's breasts.

Marilyn's hair.

*

Le cinéma nous tend une constellation de fantasmes, un monde « qui se substituerait à nos désirs », pour paraphraser le cliché de Michel Mourlet1, des idéaux formatés qui viennent modeler les standards de notre imaginaire collectif.

On ne rêve plus en couleur. On rêve en Technicolor.

Comme je me plais souvent à le dire : «  If life were like the motion picture, we wouldn't need the motion picture... »

Et pourtant. Pourtant...

Tu trouves qu'elle te dit encore un peu trop souvent :

« Il est beau lui le grand brun affable, baraqué et un peu fleur bleu qui joue dans des films et à qui tu ne ressembleras vraisemblablement jamais. »

Force est d'admettre que sa remarque souligne un décalage. Et voilà que tu déchantes plus vite que lorsque tu penses à la scène primitive.

Malgré tout, tu sais que ce que tu aimes de l'amour, c'est de savoir qu'il existe dans sa conception la plus baroque.

Ce que tu aimes de l'amour, c'est de te dire que tu as la chance de tomber amoureux. De valdinguer en amour.

Ce qui te rappelle que cet amour-là existe est néanmoins à ton goût un peu trop souvent médiatisé via ton écran plat.

Beau paradoxe.
De sorte que ta « trop-conscience » de l'amour t'a bien sûr souvent valu son lot de quolibets et de railleries bon enfant d'un entourage plus terre-à-terre.

À un point tel que tu t'es peut-être toi-même résigné à une conception plus réaliste de l'amour, tout en souhaitant secrètement répondre à ces détracteurs avec le one-liner de Joseph Gordon-Levitt dans 500 Days of Summer :

« It's love, I mean it's not Santa Claus. »

Encore là, quand tu t'autoproclames « amoureux », tu dois quand même t'avouer aussi bien amoureux de l'amour que de la fille.

Prolongement de ton état, c'est là que mon sentiment bascule dans le domaine du maniérisme.

Tu es fébrile et tu en chéris chaque instant.
Tu deviens romanesque jeune premier et amoureux transi. Tel un Don Quichotte qui s'époumonerait à combattre les moulins de l'ennui sentimental, tu ne te fais pas prier pour adopter des comportements grandiloquents et des attitudes outrancières de manière quasi préméditée de sorte qu'ils en perdent, malgré leur improbable charme, un certain naturel propre à la spontanéité.

Un peu déconcertée devant une surenchère de transports sentimentaux un peu « surannés », c'est là qu'Elle y va d'un regard :

« Amène-moi la bite sans les fla-fla. »

Car l'objet de votre désir a beau s'extasier à grands coups de pamoison quand elle tombe sur des nunucheries « boy meets girl » et dire que la façon dont Olivier Martinez a sauvé Juliette Binoche du choléra dans Le Hussard sur le toit est la plus grande scène d'amour filmé du XXe siècle, il faut bien admettre qu'une fois ces mœurs faisant irruption dans son quotidien, mademoiselle se ravise assez rapidement.

Tous ces moments chéris pallient-ils un manque qui ne peut pas, ou plutôt qui ne doit pas, se concrétiser dans la sphère domestique ? Autrement dit, devrions-nous appréhender l'émulation romanesque comme étant transposable au quotidien ou comme étant l'apanage du septième art ? Avons-nous été forcés de revoir nos idéaux sentimentaux à la baisse en acceptant par le fait même le rôle d'Hollywood en tant qu'oasis d'une vie forcément beaucoup plus aride ?

À ce sujet, je ne me souviens plus trop dans quelle bluette, on pouvait se frotter à la scène suivante.

Après leur énième rendez-vous amoureux officieux, ELLE et IL n'avaient pas encore établi de contact même potentiellement charnel. Genre de relation conviviale où ELLE méprend la timidité de IL pour un manque d'appétence sexuelle alors que son slip est pourtant sur le point d'exploser. Dans les faits, ELLE commençait à penser qu'IL était gay et envisageait néanmoins avec optimisme ce qui se dessinait comme une de ces amitiés purement platoniques gars/fille où ELLE livre sans ambages ses pensées les plus intimes à IL, croyant candidement qu'ELLE ne risque pas à ce qu'IL exploite cette relation privilégiée pour éventuellement concrétiser des ambitions peut-être plus concupiscentes.

Quant à IL, il était plutôt anxieux. Constatant à son plus grand désarroi cette issue «eunuqluctable », il lui fallait agir.

Dans un grand espace vert urbain, ELLE parlait pleine d'assurance au téléphone, IL, aussi bien écœuré par le manque de savoir-être de ces femmes trop volubiles que par sa propre lâcheté, prit son courage à deux mains, lui subtilisa son Blackberry, le jeta dans une marre de canards et lui roula une pelle sans crier gare.

La femme, prise au dépourvue, ne fut néanmoins que rassurée la bise finalement venue.

Me retrouvant moi-même dans une situation analogue récemment.
Le Blackberry est dans l'étang. La fille, estomaquée. Le soufflet, heureusement esquivé. IL. Probablement moins riche de 600 $. Et le slip plutôt nickel.

What I mean is :

Peut-on légitimement rêver d'un monde où Meg Ryan et le Blackberry sont réconciliables ?

Car, au demeurant, n'est-ce pas quand la vie ressemble au cinéma qu'on la dit :

« idéale » ?

Cheers.

1 Théoricien qui fut lui-même plus ou moins mal paraphrasé par Godard dans l'ouverture du Mépris, où la paternité de l'incipit était attribuée à André Bazin. Cette erreur fut ironiquement pointée du doigt comme « La Méprise du Mépris ».

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