AÏCHA, UN RÉCIT QUÉBÉCOIS

par Daniel Rivest
visuel par Stéphanie St-Jean Aubré

La littérature québécoise présente certains traits « obsessifs », et plusieurs aspects du récit Et au pire on se mariera y font écho de manière spectaculaire. J'ai envie de m'attarder à ce phénomène de résonances.

Le récit de Sophie Bienvenu s'avère une plongée dans la psyché déréglée d'une jeune fille de treize ans, abusée par son beau-père, qui cherche à retrouver, à travers l'amour salvateur d'un gars plus vieux, une certaine pureté. L'impossibilité de sa quête la mènera à poser un geste fatal.

Passons donc à ce qui m'a fasciné en lisant ce livre. Celui-ci contient tous les ingrédients primordiaux d'une certaine littérature québécoise. En effet, Aïcha Saint-Pierre est la lointaine « cousine » de tous les personnages d'enfants/ados de notre patrimoine littéraire qui refusent les compromis du monde adulte et qui « ont compris la vie », malgré leur désarroi, mieux que tout le monde (Jean le Maigre chez Marie-Claire Blais, Bérénice, Mille Milles et Chateaugué chez Ducharme, la petite fille qui aimait trop les allumettes chez Soucy, etc.). La liste pourrait s'étirer longtemps.

Je me questionne en effet sur la place des enfants/adolescents, indûment valorisée, dans la tradition romanesque québécoise. Pourquoi y en-t-il tant ? Et pourquoi représentent-ils toujours l'innocence perdue, comme si les adultes incarnaient toujours la part avilie de l'identité, comme si on réactualisait sans cesse la vieille idée selon laquelle seul l'enfant est vrai pendant que l'adulte croupit fatalement dans un monde dévitalisé, faux et creux ?

Dans le cas qui nous occupe, le fait que le personnage vive dans Centre-Sud, avec son lot de souffrance, de pauvreté, d'abus de toutes sortes, tout ça vient évidemment métisser l'idée qu'on se fait de l'authenticité d'Aïcha : « Heille ! J'ai pas tout inventé, hein ! C'est vrai, l'histoire du toit, et tout. C'est tout vrai, sauf qu'on n'a pas frenché. Mais les putes qui s'engueulaient, l'odeur de pisse et la femme au karaoké, tout ça, c'est vrai. » Bien sûr, comme une enfant, elle est menteuse, manipulatrice, perdue dans ses désirs amoureux irréalistes. Le récit de Sophie Bienvenu fait d'ailleurs intervenir habilement des séquences fantasmées où son personnage raconte ce qu'elle aurait aimé voir advenir plutôt que la triste réalité. Aïcha est comme il se doit une écorchée vive de l'existence.

La littérature québécoise semble accorder une importance marquée aux personnages qui rassemblent en eux tous les sévices, tous les handicaps. Aïcha vit avec sa mère haïe, dans l'absence d'un beau-père algérien idéalisé malgré les viols qu'elle a subis; elle se trouve à être aussi la proie de tous les mauvais garçons, vicieux ou désaxés, du voisinage. Elle est seule au monde (à part ses deux amis, prostitués homosexuels travestis et un vieux propriétaire de dépanneur asiatique), errant dans les rues, dans les parcs, comme une quasi-fugueuse permanente. C'est beaucoup de drame, même si ça reflète sans doute une certaine réalité montréalaise. Je me demande tout de même s'il n'y a pas dans cette représentation exacerbée du pire l'idée que, dans un roman québécois, le narrateur le plus crédible est celui qui a le plus souffert. On ne peut tout de même pas juger trop sévèrement une jeune fille abusée, n'est-ce pas ?

Comme le texte est entièrement fondé sur le « je » d'Aïcha, il est important malgré tout de se questionner sur la crédibilité de la protagoniste. Le texte de Sophie Bienvenu se révèle assez efficace dans la mesure où il recrée bien, dans ses meilleurs moments, l'irrationalité hypersensible des ados : « Il peut pas pas m'aimer, c'est pas possible, on s'entend bien, il me trouve belle, il me trouve drôle... T'as besoin de quoi de plus pour aimer quelqu'un ? » Sont aussi bien rendus le langage approximatif et superlatif des jeunes, mais aussi la façon de penser, paralogique, de l'immaturité : « Donc, automatiquement, si t'es pas trop niaiseuse, tu devrais arriver à la même conclusion que moi. » Par ailleurs, un humour que je qualifierais d'« Amélie Poulain dark » parcourt le texte : « Ah pis d'la marde. Ça va pas soudainement devenir un cornet d'Häagen-Dazs. Donc, je l'ai sucé. »

Tous ces faits de style s'accordent bien avec le personnage. L'authenticité n'est donc pas un problème malgré que l'on sente à l'occasion la présence de l'« écrivain » derrière le personnage d'Aïcha Saint-Pierre, une certaine présence adulte habitant ses préoccupations d'enfant : « Faut pas trop les étouffer [les gars] ou ils capotent. Pis rentrer chez lui quand il est pas là pis l'attendre ou le rejoindre pendant qu'il dort la nuit, paraît que c'est étouffant. » Ou encore : « J'ai l'air de chialer, mais j'aime ça, l'ironie. Ça me fait chier, mais j'aime ça. Je trouve ça poétique. »

L'autre aspect frappant de ce récit québécois, c'est la pauvreté existentielle et l'autisme identitaire qu'il met en scène. Comment juger autrement un personnage qui lance cette phrase secrètement douloureuse : « C'est cool, faire l'amour avec quelqu'un qui sait comment tu t'appelles. » ? Le monde d'Aïcha semble ainsi se résumer à trouver quelque part de l'amour non souillé. Évidemment, les attouchements de son beau-père ont bousillé la normalité de son rapport aux garçons et, lorsqu'elle tombe sur Baz qui s'occupe d'elle comme une petite soeur, elle en tombe amoureuse. Ce garçon devient son idéal : « C'est le genre de gars qu'il est. Comme une île déserte où tu t'échoues après une crisse de grosse tempête. Mais avec de la bouffe et de l'eau et tout dessus. Et une maison chauffée. Et Internet. Ok, c'est p'tête pas un bon exemple. » Cet idéal de fortune pour jeune fille perdue témoigne fort bien de sa fragilité, de ses manques, mais de sa pensée magique aussi.

Le « problème » fondamental d'Aïcha, c'est qu'elle a un rapport toxique au monde adulte, avec lequel les relations sont malaisées, minimales : « Pis honnêtement, ma mère, c'est une sale conne et tout, mais ça avait du sens ce qu'elle disait. » Aïcha n'a pas à proprement parler de sens moral, ni de références sociales sûres pour se guider, car les adultes demeurent en tous temps des anti-modèles. Lorsqu'à la fin du récit, Aïcha commet l'impensable, elle se surprend même d'être prise en charge par une « autorité » qu'elle ne reconnaît pas. Son manque d'empathie et son narcissisme inconscient la rendent monstrueuse. Les émotions qu'elle ressent restent toujours à portée utilitaire, thérapeutique : l'urgence, c'est toujours de se consoler de n'être rien pour personne. Baz devient donc cet être d'amour et d'exception qu'elle associe paradoxalement à son expérience de jeune fille abîmée : « On aurait un contrat qui dit que je peux juste être sa pute à lui, et lui mon client à moi, et qu'il doit s'occuper de moi, et moi de lui. Ce serait la loi. Mais au pire, si c'est trop compliqué, on se mariera. » En tant que jeune fille « innocente », elle se révèle incapable de concevoir l'amour comme un sentiment libre.

Et au pire, on se mariera se présente comme le témoignage intégral que fait Aïcha à une interlocutrice absente (psychologue ou enquêteuse), qui finit par être le lecteur lui-même. « J'ai envie que tu saches tout, que tu sois dans ma tête, presque », lui dit-elle, nous dit-elle. C'est, je crois, la plus grande réussite de l'auteure. Malgré les moments d'agacement ressentis devant un personnage aussi centré sur son petit nombril et malgré une fin improbable, Sophie Bienvenu réussit à créer un soliloque troublant où la voix de la jeune narratrice, au-delà de sa quête tragique de bonheur, se révèle le produit d'une certaine immaturité collective, avec laquelle notre littérature entretient des rapports ambigus. L'auteure nous montre pourtant ici avec force comment peuvent rimer idéalisme et infantilisme, quand on fait des conneries pour un amour impossible.

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