GODSPEED ET LES TABLEAUX DE SPIERENBURG

par Benoit Rose
visuel par Nicolas Gouin

Tout au long de sa vie, le cinéaste québécois Pierre Falardeau a partagé ses états d'âme avec le peintre hollandais Léon Spierenburg, un ami dont il appréciait énormément le travail. Quand ses revenus le lui permettaient, le pamphlétaire achetait avec joie une toile à ce frère lointain. Ces tableaux, accrochés avec affection aux murs de sa maison de campagne, l'aidaient à combattre la grisaille et la bêtise humaine. Les lettres issues de sa longue correspondance avec Spierenburg, publiées l'an dernier chez Lux Éditeur, témoignent de l'importance qu'il accordait à ses oeuvres. « J'ai toujours beaucoup de plaisir à observer tes peintures », lui confie-t-il en 1987. « Beaucoup de sérénité dans ces tableaux. Très calme et apaisant. Et peut-être as-tu beaucoup souffert pour les réaliser. »

Vingt ans plus tard, le réalisateur d'Octobre se remet d'une opération lorsqu'il reçoit en cadeau une nouvelle toile de son ami d'outre-mer. « J'ai été très touché de recevoir la peinture, lui écrit-il. Très touché. Vraiment. Touché par le beau geste. Mais touché aussi par la beauté de la peinture. J'ai vraiment été transporté. [...] [D]ans le visage de cette fille, il y a quelque chose comme une grâce, un sentiment religieux de mes jeunes années. Il y a quelque chose de sacré dans cette peinture qui touche votre cœur, votre âme. Tabarnak, c'est très beau. »

Ce quelque chose de sacré, plusieurs l'ont entendu dans la musique du « groupe culte » montréalais Godspeed You! Black Emperor. Sur la glace pendant sept ans, le mystérieux orchestre sans chef s'est reformé pour notre plus grand bonheur il y a deux ans, et foule depuis lors les planches des scènes occidentales. « C'est qu'on le souhaitait, ce retour », affirme-t-on du côté du Festival de musique émergente en Abitibi, « et c'est sans faillir à sa réputation que le groupe est remonté sur scène pour servir son post-rock épique, mystique, voire architectural. » C'est qu'après cinq concerts pour le moins courus à Montréal l'an dernier, Godspeed signait l'événement dixième anniversaire du FME, le 1er septembre à minuit, à l'Agora des arts de Rouyn-Noranda. Une communion à donner la chair de poule, si l'on en croit le journaliste Philippe Papineau.

Les pièces instrumentales de ce collectif, qui se déploient généralement en d'intenses crescendos, parviennent à suspendre gracieusement le temps, et ses beautés sombres et lumineuses permettent de se glisser dans un état de contemplation précieux. Si certains ont qualifié leur musique d'apocalyptique, le guitariste Efrim Menuck relativisait déjà ce point de vue après la sortie du splendide Slow Riot For New Zero Kanada : « Si nous avons développé un trait apocalyptique, alors c'est une chose inconsciente, seulement un produit du temps dans lequel nous vivons. Un de nos amis a dit que nous sonnions comme si la fin du monde approchait, mais il y a aussi un noyau d'espoir là-dedans. » (Making Music, août 1999. Traduction libre.)

C'est qu'il y a dans cette œuvre forte des mondes qui s'écroulent, et d'autres qui se construisent. La vulnérabilité se frotte ici à la quête déterminée de sommets plus cléments. Il y a assurément là de quoi puiser l'inspiration pour survivre à nos écueils. Pour réchauffer nos âmes rêveuses à travers la grande noirceur politique de la dernière décennie, il nous aura fallu les somptueux tableaux de Godspeed You! Black Emperor, et les espaces nordiques de Sigur Rós. Lorsque sévissent les tempêtes de sable sur nos chemins boueux, lorsque pèse une faillite monumentale sur nos communautés de cœurs, ces musiques nous ouvrent de formidables horizons.

Et avec ce printemps vivifiant qui nous tirait par la manche, certains esprits québécois ont eu la bonne idée de marier un texte du professeur de philosophie Christian Nadeau à l'un des morceaux épiques de la formation indépendante montréalaise. La vidéo Un grand tonnerre et ses images de la contestation sociale a circulé en mai dernier sur les réseaux sociaux, suggérant d'une certaine façon que les envolées de Godspeed et nos idéaux s'animaient d'un même souffle, et pouvaient marcher main dans la main contre les pouvoirs ridicules et destructeurs. Nadeau d'ailleurs, renvoyant à l'écrivain Saint-Exupéry, ne demande-t-il pas aux étudiants et étudiantes : « Est-ce bien Mozart qu'on assassine en voulant briser votre mouvement ? »

Efrim Menuck, au cours d'une autre rare entrevue donnée il y a douze ans, formule pour sa part cette réflexion à propos de la dimension politique dans l'oeuvre de Godspeed : « Ce que je veux dire, c'est qu'il y a un large groupe de personnes qui ont réalisé que les choses vont vraiment mal, et qui réalisent que nous travaillons tous dans les mêmes emplois merdiques, avec le même avenir sombre. Je pense qu'il doit y avoir une façon d'émettre cela, et je pense que la musique n'est qu'un des moyens de le faire. » (The Scotsman, 2000. Traduction libre.)

Si les membres de la formation s'exposent aussi peu dans la sphère médiatique, c'est justement parce qu'ils croient que leur musique parle suffisamment par elle-même, et qu'il n'y a rien d'essentiel à y ajouter. « Nous n'avons jamais vu l'intérêt de faire des entrevues où nous parlons de nos groupes préférés, genre. [...] Idéalement, nous aimerions entreprendre un dialogue sur un tas d'autres sujets que la musique, inscrivant plutôt celle-ci dans le contexte de questions plus larges. » (The Scotsman, 2000. Traduction libre.)

Pour les résistances à venir, au creux de nos solitudes et dans les ruelles de nos danses sociales, nous aurons bien besoin de nous rappeler ces possibles que nous chérissons, afin de préserver notre conscience mille fois par jour assiégée. Vivement un prochain album de Godspeed You! Black Emperor, comme une nouvelle toile de Léon Spierenburg. Mais en l'attendant patiemment, mijotons cette question lancée en fermeture de livret du disque Lift Your Skinny Fists Like Antennas to Heaven! : « What does anyone want but to feel a little more free? »

En vieillissant, Pierre Falardeau disait ressentir davantage le besoin de s'entourer de belles choses pour survivre. « Quelques jolies choses au milieu de milliers de tonnes de merde. » Comme ces Six suites pour violoncelle seul de Bach, interprétées par le musicien catalan Pablo Casals. Admiratif, il dira de ce « passionnant petit homme » qu'il s'est battu contre le fascisme avec son violoncelle. « Il n'a pas gagné, écrit-il, mais il est demeuré un être humain. »


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