LES CONTEMPORAINES

par Chloé Gagné Dion
visuel par Audrey Belval

Je rêve depuis longtemps à ceci : des Grandes Dionysies Contemporaines.

Parce qu'autrefois, il y avait cela : les Grandes Dionysies.
Le plus grand des festivals de théâtre en Grèce antique, celui-là célébrant la grandeur de la cité d'Athènes. Trois poètes présentaient chacun trois tragédies suivies d'un drame satyrique, le tout présenté en trois jours, chaque poète jouait ses pièces en une seule journée.
Plus, en un jour, un concours de comédies.
Plus, un concours de chœurs, appelés dithyrambes.
C'est aux printemps des Grandes Dionysies, pour ces concours, qu'Aristophane, Euripide, Sophocle et Eschyle ont écrit les pièces qu'on leur connaît.
Les Grandes Dionysies conviaient la cité entière à une fête grandiose, à la fois religieuse, politique et artistique.

Je rêve d'un nouveau festival inspiré du premier.
Le nom m'importe peu, je propose les Grandes Dionysies Contemporaines pour la mémoire du nom d'avant, mais cela pourrait être autre chose, tant que ce n'est pas le Festival de Théâtre Loto-Québec ou Jean-Coutu ou Air Transat.
Et en fait, ce n'est pas un festival. C'est un concours.

Un concours de théâtre qui reprend la forme des Grandes Dionysies.
Trois compagnies théâtrales choisissent chacune un auteur et un metteur en scène. Chaque auteur écrit trois tragédies et une pièce d'un autre genre, déterminé préalablement. Cette quatrième pièce pourrait être un genre différent à chaque édition, ou encore, si on décide de s'amuser avec les mots, une satire (car le drame satyrique antique tient son nom des satyres qu'il met en scène, créatures mi-hommes, mi-boucs).

En trois jours, trois compagnies présentent trois tragédies et une satire. Puis, en un jour, trois (ou quatre, ou cinq) autres compagnies présentent chacune une comédie.
Et un panel de juges détermine un gagnant dans les deux catégories.
Ce n'est pas un festival, c'est un concours. C'est-à-dire que les pièces jouées sont créées pour ce qu'elles peuvent apporter à une compétition plutôt qu'à une programmation. Des vitrines comme le Festival TransAmériques, en cherchant à faire voir ce qui se fait ailleurs, sont nécessaires à la pratique théâtrale. Le FTA est un immense mur percé de cent fenêtres donnant sur cent mondes.
Cependant, une compétition demande autre chose. Ensemble, contre les autres et contre elles-mêmes, les compagnies explorent le théâtre et ce qu'elles ont à lui offrir. Un concours est un lieu à investir qui est bien plus libre qu'une saison d'un théâtre, mais qui demande aussi un résultat plus défini qu'un exercice de laboratoire et qui implique un rapport avec le spectateur bien différent de ce que la vitrine peut offrir.

Les Contemporaines sont, dans mon esprit, un concours de tragédie et de comédie. Le gagnant est celui qui réussit le mieux à utiliser la forme du genre et la forme du théâtre afin de représenter son histoire et sa parole.

Qu'est-ce qu'une comédie, qu'est-ce qu'une bonne comédie de nos jours ?
Y répondre par la scène, oser chercher la réponse par le théâtre et ainsi affirmer sa propre théâtralité. Voilà ce que je veux dire par concours.
Mettre en commun et en relation des façons d'énoncer le théâtre.
Mettre en commun et en relation aussi, des façons de comprendre ce qui se joue. Parce que le concours change l'implication du public. Les spectateurs doivent être attentifs et contempler longuement les pièces présentées avant de pouvoir ensuite débattre, en groupe ou en eux-mêmes, de la plus juste utilisation du théâtre et de ses contraintes.

Parce que le théâtre est un art de contraintes. À saisir, à imaginer et à réfléchir, autant pour le créateur que le spectateur.
Il y a d'abord l'espace. Les lignes qui délimitent l'espace où le spectacle se joue et l'espace où le public est assis. Première contrainte à plier, accepter, adapter, refuser, changer. Le lieu où sera présentée la pièce fait aussi partie de cette contrainte. Des perles incontrôlables peuvent suinter hors des murs de nos théâtres.
Puis, le langage. À quoi sert-il, sert-il vraiment à quelque chose, sert-il quelque chose ? Se demander : comment dire ce que l'on veut dire ? Parce que s'il suffisait de dire, serait-on sur scène présentement ? Qu'est-ce qu'une parole théâtrale ? Une autre contrainte.
Ensuite, le corps. La voix, les gestes, les acteurs. Les limites des corps des acteurs sont-elles les limites du théâtre ? Les limites des corps du public, leurs perceptions, sont-elles les limites du théâtre ?

Puis ajouter une contrainte, celle du genre.
Qu'est-ce qu'une tragédie, aujourd'hui ?
Qu'est-ce qu'une tragédie, toujours ?

Un genre qui appelle certains effets, certains sentiments, une structure stricte, une façon de raconter, un type d'histoire, des personnages avec des traits particuliers. Qu'est-ce que la tragédie ? L'effet, le sentiment, l'ordre des scènes, la narration, l'histoire, les personnages, ou quelque chose d'autre ? Plier et tordre, sans toutefois complètement détruire (puisque cela a déjà été fait), les codes d'un genre à l'origine du théâtre pour ainsi interroger le théâtre.
C'est une contrainte de sens.
Parce que la tragédie est une manière de parler de l'humain (ses sociétés, ses caractères, son monde). Se demander ce qu'est la tragédie, c'est aussi se demander de quelle manière une conception de l'humain (de ses sociétés, de ses caractères, de son monde) peut exister dans la forme. Se demander comment le sens peut rencontrer la contrainte pour pouvoir étendre son champ de signification.

 


Et choisir de prendre la scène pour y répondre.

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