L'IDÉAL
LE MANIFESTE DE L'IDÉAL

par Habib Bissoh et Lalou Rousseau
visuel par Olivier Gariépy

La prémisse est la suivante : le manifeste est la forme idéale du texte éditorial. Le manifeste s'organise autour d'une idée qu'il propulse en dehors de lui, dans le monde ; le manifeste fait agir. Le manifeste rassemble, invite et affirme ; il articule un idéal ponctuel. Ainsi les deux, le manifeste et l'idéal, marchent ensemble, au creux du texte, et n'oublient jamais le profond et inébranlable malaise qui habite l'homme et qui le fait dire. L'idéal, c'est le Dire. L'humain est un être de parole. Nous tâcherons donc d'être limpides.

L'Idéal (remarquez, la majuscule s'impose d'elle-même) que propose le deuxième numéro du nœud rejette le progrès, ou le désir du plus-que-parfait ; il épouse davantage les splendeurs et misères de la métamorphose, de la digression et du risque ; ainsi l'Idéal, c'est le fantasme mis à l'épreuve dans le corps même des hommes voulant s'en affranchir. Car certainement, l'Idéal est illusion, et vice versa. L'Idéal est justement ce qu'il y a d'inatteignable ; atteint, il n'appartiendrait plus au monde des idées, mais à celui des choses : blasphème et paradoxe.

L'Idéal, c'est le sacre.

Mais c'est aussi un pique-nique en amoureux, entre chien et loup sur le bord du lac, 25 degrés, brise tiède, et orgasmes simultanés.

Mais c'est aussi détourner les sens, désobéir, courir à sa perte pour mieux se battre, oublier et mourir et renaître; penser à l'autre et l'avoir au fond de soi. J'ose : l'Idéal s'inscrit contre la stagnation du fluide social.

Je nomme l'innommable, je dis l'indicible et je crie :
Je hais l'argent.
Je hais le luxe.
Je hais le confort.
Je hais le Père.
Je hais le blanc.
Je hais l'autorité.
Je hais le visible.
Et je hais le neuf, l'original et la nuance.
Et j'aime ton nœud au fond de moi qui jouit.

Je ne hais pas l'argent.
J'accepte le luxe.
Je profite du confort.
J'embrasse le Père.
Je lave le blanc.
Je cède à l'autorité.
Je ne vis que pour le visible.
Et je cherche le neuf, l'original et la nuance.
Et je déteste cette plateforme, au fond de moi qui idéalise.

Impasse.

Manifestement, je ne trancherai pas sur l'Idéal dans ce billet, je ne trancherai pas l'Idéal non plus. C'est lui qui est en train de trancher le corps même de la rédaction.

L'Idéal ne peut être instrumentalisé : il éclipse tout sujet qui tente de l'approcher et d'en faire son qualitatif. Je m'explique : rien ne peut être dit idéal autre que l'Idéal lui-même, autrement il est déjà (dans le) réel.

Je citerais ici Kasimir Malevitch : « Camarades, levez-vous, échappez à la tyrannie des choses. »

Le seul Idéal possible, c'est le réel absolu.

L'Idéal, c'est Jésus. Même pas. Un rectangle est un rectangle.

En même temps, et paradoxalement, si l'on revient à la parole, aux mots et à l'usage, l'Idéal naît d'une contrainte. N'a-t-on pas toujours affaire à l'idéal de quelque chose ?

Comprenez-moi, peut-être que je semble délirer mais n'y a-t-il pas, justement, dans l'Idéal, dans une réflexion sur l'Idéal, une propension rapide à l'errance ?

Le délire est l'abîme de l'Idéal comme la jouissance est la parole du corps. En effet, des nombreuses discussions sur l'Idéal, j'ai pu noter une chose : un thème comme celui-ci - pour ne pas tomber dans des histoires de couleurs préférées - mène systématiquement à le questionner ; il est autoréflexif, autoréfléchissant, il invite, par nature, à l'abandon du concret.

Le problème, c'est qu'au final, je ne sais pas si ça ne devient pas aussi barbant que l'argument du « moi j'aime ça ».

L'Idéal, en ce cas, devient dur à avaler : le subjectif, au sens fort d'un sujet parlant, devient le cancer et la panacée. Le sujet est l'ultime filtre : il faut passer par soi pour parler à l'autre. Et comment parler de l'Autre ? Au fait qui est l'autre, le lecteur ? Pis encore, quel est le lecteur idéal ? La question de l'écriture devient emblématique, (donc) autodestructrice. Bref, comment rester intègre avec un thème-bourbier comme celui-ci ? Le lecteur, même imparfait (je parle de celui qui lit le texte jusqu'à la fin, déjà), aura remarqué que ce n'est pas une mince affaire.

À vrai dire, on a eu un peu peur. Et la peur continue d'alimenter ce texte ; chose certaine, ou serait-ce beaucoup dire, elle n'est pas castratrice. La peur fait agir.

Étrangement, pour l'écriture de cet éditorial à quatre mains, par peur peut-être, mais surtout par désir d'une pensée juste et commune, nous nous sommes éloignés. Juste, parce que constamment revisitée par l'autre. Commune, parce que bâtie ensemble, en alternance, une phrase à la fois, ou presque. Éloignés, pour conserver ce qu'il reste de subjectivité. Encore ici, et toujours, paradoxe.

« Paradoxe » : à côté de la doxa, de l'idée toute faite, de l'idée reçue. Le paradoxe, c'est accepter de recevoir une idée parallèle, un idéal dans l'ombre de l'Idéal lui-même.

le nœud, aujourd'hui, c'est donc un peu tout ça, et le reste. Idéalement, on aurait écrit un édito limpide, concis, philosophique, contre-culturel. On aurait même fait le lancement dans un endroit ni trop underground ni trop chic, ni trop dansant ni trop taverne. Vous suivez ? Enfin, moi je sais plus.

L'Idéal, c'est l'incertitude.

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