L'OISIVETÈ VOLONTAIRE

par Lawrence Paul
visuel par Olivier Gariépy


Il va sans dire que notre société est pleine de produits périssables, produits d'une société de consommation, société de contradictions. Nous évoluons dans cet univers avec plus ou moins de dextérité et la Laure Waridel en nous certes nous aide, un choix à la fois, à voter notre chemin vers la vieillesse.

De par mon état de citadin, je suis amené chaque jour à consommer. De par mon état de cuisinier, je consomme des aliments et des idées gustatives. Actuellement par contre, j'ai un problème sérieux de surconsommation d'idéaux. De par mon état de rêveur, je passe mon temps à imaginer ce dont mon quotidien devrait avoir l'air. Je visualise minutieusement tous les détails ; j'ai dans ma tête des saveurs et des goûts distincts qui me permettent de brosser des scénarios plus ou moins réels dans lesquels je me projette.

C'est mon designer drug . Je trippe fort dans ma tête en imaginant l'odeur des feuilles de tomates dans la cour intérieure de la petite maison de campagne où je me trouve en rêve et je vis inéluctablement un down existentiel quand je reviens dans ma réalité.

La culture du lifestyle et de l'idéal est tellement omniprésente dans le marketing alimentaire qu'elle me happe. Les chefs modernes ne sont-ils pas tous chasseurs-cueilleurs-animateurs d'émissions culturelles oisifs et bien habillés ? Les blogs sont une vitrine qui nous permet de voir chaque matin ceux qui mangent mieux que nous, ont de plus belles maisons et prennent de meilleures photos.

À vrai dire, je suis hanté par le concept d'oisiveté volontaire qui se dégage de ces derniers. Vivre dans une maisonnette en bois, près de l'océan, en Afrique du Sud, et se nourrir exclusivement de fruits mûrs à point : tout cela semble d'une simplicité crasse. Il me semble pourtant travailler dur, boire pas trop et avoir toujours du mal à tout payer. Encore pire, pas même avoir le temps de me faire cuire un souper équilibré contenant ne serait-ce que trois des groupes alimentaires.

Est-ce moi qui fais preuve de laxisme ou est-ce que l'utopie du pain fait maison par un cuisinier matinal entre le café et la plage est un produit du marketing ?

Bon. Peu m'importe si j'adhère aux désirs subliminaux véhiculés par les cuisiniers vedettes actuels.

Idéalement, je jardinerais. Je prendrais mon temps et je cultiverais des tomates multicolores et des pousses en tout genre. Je l'avoue : mon fantasme contemporain du luxe ressemble à une maisonnette avec de grands jardins et des fenêtres. Le luxe de ne pas travailler pour s'occuper d'un espace est pour moi beaucoup plus attirant que le luxe que l'on peut s'offrir à travailler beaucoup.

Je vivrais dans un paradis biodynamique d'agriculture et d'oisiveté où il ferait bon boire et faire l'amour entre les ruches et les vignes. J'ai comme l'impression que l'agriculture répond à une pulsion autant que la reproduction, et que quelque part toute mon humanité désire se livrer aux diktats saisonniers de mes plants.

Back to the land des temps nouveaux, autosuffisance arrogante face à la ville fanée, mes concombres seraient plus anglais que les vôtres. Le concept d'une vie autarcique métissée avec un métier urbain, afin de rester connecté avec la culture des idées, n'est-il pas fabuleux et vibrant ?

Voilà c'est dit : je suis déchiré entre le paysan contemporain et le citadin granola. L'image des jeunes chefs à la recherche de pousses indigènes dans les forêts environnantes me trouble. Elle m'érotise même. Des œufs frais (de mes poules), brouillés, accompagnés d'une tombée de livèche et d'huile aromatisée à la mirepoix sur ce pain rustique susnommé. C'est ça le rêve du cuisinier en moi, mais ce rêve ne se consomme-t-il pas qu'en ville ? Comment financer cette idylle campagnarde sinon qu'en la vendant à des citadins aussi nostalgiques que moi de la simple life stylée qu'on nous présente dans les magazines de design ?

Là, quelque part dans le décolleté entre le paysan et le citadin, doit naître un espace. Cet espace, c'est l'Idéal. Enfant androgyne entre la terre-matière et la ville-idée, cet espace doit rassurer le citadin pressé et fasciner le paysan tranquille. Servir une nourriture qui semblera ostentatoire et suffisante à la fois. Un matelas dur aux draps soyeux où l'âme affamée sera reposée. Dans l'auberge de mon imagination, on y sera oisif à temps partiel.
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