LA GRÉVISTE (DERNIER ACTE) - 22 AOÛT 2012

par Alexandre St-Amour
visuel par Célia Marquis

Au mois de mars, quand la Grève a commencé à devenir un reflet de mon désir pour toi, ma plus grande peur était qu'elle ne dure pas. Un peu comme pour l'amour physique, la durée a toujours eu une importance capitale. La lutte et l'orgasme, même combat.

Ainsi, au long de tous ces mois d'insurrection, toi, moi et le Gouvernement avons vécu ensemble tout ce qui se fait aussi bien dans la rue que dans un lit : des crescendos, des pauses, des renversements de position, de la violence, des essoufflements, du fantasme, des rapports de force, des grossièretés, l'exultation.

Ce corps à corps social n'aurait jamais été possible sans la durée. En effet, sans notre instinct qui nous a mené à exprimer notre puissance militante au-delà du présent de la hausse et de la répression, il n'y aurait pas eu de suite à notre combat : plus de Grève, plus de Nous.

Et toute mon histoire avec toi, ma Gréviste, n'aurait été qu'un « One Strike Stand » décevant, sans avenir.

*

Non. Je ne veux tellement pas que la Grève n'ait été qu'un trip entre nous. C'est trop facile d'avoir été beaux. Et ce n'est certainement pas assez de s'être séduits l'un l'autre. Il y a plus important que nous : la victoire. Nous nous sommes engagés si fort au point de l'entrevoir, la victoire.

Depuis, nous fantasmons sans cesse là-dessus, ma Gréviste et moi : quelle victoire ? Car enfin, la mission de base reste tout de même de crosser Charest, un acte stérile s'il en est un. Et comme ma Gréviste ne considère pas vraiment cet objectif comme excitant en soi, il faut bien que nous trouvions autre chose. La vie (sexuelle) est ailleurs.

Alors, quoi ?

Ma Gréviste et moi nous battons depuis des mois pour réaffirmer sans cesse le plaisir viscéral que nous avons à initier nos ennemis aux charmes de la diversité des tactiques, notre nouveau mode de vie. Sommes-nous les seuls à être physiquement motivés à pourfendre, de toutes les façons, les obtus, les planqués, les malfaisants, les intéressés, les éteints ? Je ne crois pas.

Avoir raison est aphrodisiaque, bien sûr, mais ce n'est nullement suffisant. Aucun coït intellectuel ne remplacera jamais l'exutoire bassement charnel de la victoire. Pourtant, battre les Libéraux pourrait nous donner l'impression d'avoir accompli quelque chose de pas tout à fait héroïque, d'hygiénique, presque. Comme une baise rapide dans une toilette de bar, juste avant le last call, genre.

Mais ma Gréviste sait aussi bien que moi que le sexe est bien meilleur quand il y a au moins un peu d'amour en jeu. Elle sait surtout qu'après le sexe, la vie continue. Moi, justement, je veux que la Grève continue, après. Au-delà des sessions, des élections, de la Grève elle-même, je veux encore la Grève. Je veux la Grève comme un climat, comme un état d'esprit, comme une nouvelle façon d'être.

Bien sûr, il y aura eu cette élection-là. (Passons.)

La victoire qu'on vise, la victoire du Nous, ça devrait être ça : à l'avenir, restons allumés comme nous l'avons été, comme nous le sommes encore. Sous aucun prétexte, ne dérougissons. L'excitation comme état révolutionnaire permanent, voilà notre horizon.

L'idéal, ce serait de ne plus s'éteindre.

*

Il est ironique que tout ça ait commencé par un simple flirt. Flashback : fin février. J'ai des principes mais, pas encore dénué de frivolités, je t'aperçois au milieu de la côte Berri et je me souviens encore de l'admiration immédiate que j'ai eue, autant pour la fougue de ton intransigeance que pour ta silhouette, je l'avoue. Mais rapidement, ce sont tes convictions qui m'ont donné le goût de « Ça » (la libido de l'engagement) et, pour « Ça », je ne te serai jamais assez reconnaissant.

Après t'avoir abordée, puis apprivoisée, nous avons marché ensemble. Longtemps. Beaucoup. De jour, de nuit, dans plusieurs quartiers (certains, improbables), sous tous les temps. Et je me sentais en phase avec le Mouvement, accordé à mes camarades comme rarement je l'ai été, sinon avec toi, chère apôtre de l'amour et de la violence. Et en me donnant à toi et à la cause, je me suis trouvé.

Nous avons combattu ensemble. Nous avons erré ensemble. Nous avons fait l'amour en songeant à cet autre Québec. Nous avons exulté de nos audaces passées, mais nous avons convenu que nous étions prêts à aller encore plus loin.

L'acte le plus fort du désir lui-même, c'est justement celui de se perpétuer. Désirer le confort du succès immédiat, c'est bien mais, au fond, c'est rien. Désirer très fort et assez longtemps, pour qu'une société différente se profile un jour, ça, c'est véritablement souverain.

La victoire, pour nous désormais, c'était de dépasser notre projet initial ; au-delà des arguments, notre ambition, c'était de laisser véritablement une trace.

*

Je me rappelle de toi, à la manif de nuit qui a suivi l'adoption de la loi spéciale. Habillée en noir, autant pour me plaire que pour faire du grabuge, tu étais magnifique. Et quand la clameur du « On s'en câ-lisse ! » a retenti, nous savions que la première manche était gagnée.

Mais après plusieurs nuits de lutte, quand la session a été suspendue, quand les casseroles se sont tues et quand l'été a pris ses aises, j'ai senti que nous doutions, tous. Que faire alors ? Lancer des roches ou aller voter ?

La Rentrée. Les Élections. La Manipulation des masses.

Assez de ce gouvernement ennemi. Peu importe le résultat le 4, je me consacre désormais à mon retour définitif sur le pied de la guerre avec toi, my Love. Changer le monde, ça signifie surtout le forcer à changer, dis-tu souvent. (Cette idée-là la fait bander, ma Gréviste. Moi aussi.)

Toute utopie implique la mise en branle d'une violence fondamentale. Le monde ne se laisse pas changer impunément.

*

Même si l'automne québécois pourrait facilement devenir pour nous la saison de la colère, nous nous sommes décidés : après les latences de l'été et les élections forcément décevantes, c'est le moment d'être fécond. Et quel plus beau projet, pour un couple de Grévistes impliqués comme nous, que d'agrandir la famille de ceux qui sont du bon bord !

Mais je ne sais pas si je dois la prendre aux mots. Ma Gréviste m'a dit hier, après l'amour, avant de s'endormir : « Si les Libéraux sont réélus, certains ont affirmé qu'ils quitteraient le pays ou qu'ils s'immoleraient par le feu. Moi : je te ferai un enfant. »

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