RENCONTRE AVEC ARIANE SAINT-AMOUR

par Joséphine Legrand
visuel par Olivier Gariépy

« La nuque est un mystère pour l'œil. »
Paul Valéry, cité par Michela Marzano dans Philosophie du corps

J'aimerais parfois être une nuque. Inaccessible pour mon regard, pour notre construit social qui depuis notre enfance nous guide vers cette perfection d'apparence et nous enferme dans nos petites et grandes obsessions. Le problème avec la nuque, c'est que ce sont les autres qui la regardent, nous, nous avons besoin d'au moins deux miroirs pour la regarder comme il faut, et nous n'en utilisons bien souvent qu'un seul. On peut la caresser plus souvent que la regarder, cette nuque, ou, mieux encore, se la faire caresser après l'amour ou lorsque nous laissons la confiance de l'autre se glisser derrière nous et nous atteindre. Malheureusement pour certains, ou heureusement pour d'autres, elle n'est pas inhérente à notre génétique, cette nuque. Elle porte sur elle le fardeau de notre biologie et de nos gènes. Puisque rien n'est parfait, que rien n'est idéal, on voudrait parfois changer de nuque pour une autre, et, à moins de l'accepter telle qu'elle est, il faudra soit la faire charcuter, la maquiller, la cacher, soit demander aux autres de lui porter un regard différent.

Je suis assise devant elle avec un immense drink cheap qui goûte le citron vert en poudre, je n'en bois jamais, j'ai toujours aimé les alcools forts parce que ça me donne l'impression de pouvoir être un homme, et parce que ça goûte toujours meilleur quand c'est très fort, tout est meilleur quand c'est fort, point. Puis avoir des couilles c'est toujours mieux. Les couilles ça permet les ventres, les poils du scrotum pas rasés, ça permet les rides belles autour des yeux et les cheveux poivre et sel. Elle est un cuir de peau tendue, prête à exploser sous la pression de ses prothèses lourdes de faux et de sens. Sans voir la cicatrice physique, je peux voir celle de l'atteinte, celle du rêve de vouloir devenir une construction humaine, une impossibilité programmée pour un monde qui n'existe pas. Des pixels de peau et de chair, des logiciels de retouches en chair humaine, des technologies médicales qui ne guérissent d'aucune maladie, sauf peut-être celle de la peur de soi, de l'incapacité à vivre dans un monde imparfait. Je me demande si c'est possible, si nous pouvons vraiment nous contempler dans la glace sans vouloir changer notre reflet. À côté du miroir il y a peut-être un magazine people, sinon un magazine plus intello, juste pour se convaincre que nous, ça ne nous touche pas le corps et son apparence, et qu'il faut bien se convaincre que tout ce qui importe est dans la tête. Car la fausse indifférence et le sarcasme sont des armes bien faciles et surtout réconfortantes pour ceux qui croient échapper à la lourdeur du corps et à ses travers.

Elle s'appelle Ariane, elle a vingt-deux ans, et elle veut devenir un personnage. Ariane, c'est Photoshop sans Photoshop, c'est le désir puissant de changer son corps à tout prix, à fort prix. Je lui demande ce qu'elle pense du fait qu'à long terme ça va miner sa santé, mais elle me répond qu'il faut vivre pleinement, qu'il faut faire ce qu'on a envie de faire. Et moi, avec mon impétueuse envie de fumer, je trouve ma question plutôt bête. Je tâte le paquet du bout des doigts dans mon sac en me demandant ce qui est pire entre une prothèse qui tourne mal ou un cancer du poumon. Ariane, c'est de l'optimisation de soi, c'est se projeter vers son propre idéal de beauté et l'atteindre. Je lui pose des questions, mais je sais que malgré moi mon regard se retrouve inévitablement dans ce canyon de seins, et même si on est en plein village gay, on se bouscule et s'enfarge dans le tapis pour la regarder. Bientôt Ariane ira en Thaïlande se faire enlever les côtes flottantes, c'est moins cher là-bas. Elle a subi trois augmentations mammaires, et une retouche des lèvres. Elle veut devenir mannequin-fétiche. Ce qui l'allume sur son corps transformé, c'est cette possibilité de devenir irréelle, de devenir ce qui ne peut exister en vrai, en sortant d'un utérus. Ariane, elle sort plutôt d'une bande dessinée, d'un rêve, le sien.

- Je suis la deuxième plus grosse paire de seins au Québec.
- Et ça te dérange ces regards?

Non ça ne la dérange pas, ces regards, elle me dit qu'ils lui sont complètement indifférents. Ariane m'explique qu'elle a toujours été différente, qu'elle était le mouton noir de la famille. J'ai l'impression en la regardant que c'est une enfant, une petite fille qui rêve simplement d'un grand projet, et son grand projet à elle c'est l'idéal de sa perception de la beauté. Une beauté qui n'est pas naturelle, mais une beauté qu'une société nous a tout de même inculquée, et cette idée, moi je ne peux m'en détacher. Je ne crois pas qu'on naisse avec une envie de gros seins, de petite taille et de jambes vertigineuses. La slush de mon drink a fondu et je prends des notes sur un napperon-annonce de bière cheap en me disant que c'est bien ironique. Pour certaines, faire face à l'impossibilité d'être un canon de beauté est plus douloureux que l'ouverture de la peau sous le scalpel. Mais qu'arrive-t-il lorsque la petite chirurgie se transforme en projet de vie et qu'elle devient une véritable guerre contre notre biologie fondamentale ? Que faire de la tête et de l'âme et où les placer dans l'équation ? J'ai envie de me réfugier dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind pour qu'on me retire la mémoire et ainsi oublier que lorsque je croise le miroir, je n'aime pas toujours ce qu'il me rend. Oublier les hommes qui nous refusent parce que nous sommes TROP grosses, maigres, petites, grandes, musclées, larges, trapues, vieilles, jeunes. Aucune chirurgie, aucune lobotomie n'existe encore pour nous faire oublier que nous ne sommes pas des couvertures de magazines. Tous ces livres de psycho-pop ne font que nous rappeler que l'acceptation n'est que l'acceptation et qu'ils ne nous mèneront jamais à cette perfection, à cet idéal que nous voulons atteindre. Ce qu'il faudrait, ce qu'il faudra, c'est que nous changions notre regard, mais tant que les diktats de la beauté seront là, nous pourrons continuer à nous gaver de livres de croissance personnelle, de psychothérapie, et surtout nous pourrons continuer à passer sur le billard pour nous faire charcuter. Rien à faire.

Je suis de celles qui luttent souvent avec leur apparence, mais je refuse pourtant de me soumettre aux normes sociales qui nous dictent, à nous les femmes, que les plus plantureuses, les plus maigres, les plus grandes, sont les plus intéressantes, sont celles qu'on a envie de baiser et qui donnent des torticolis sur la rue, que ce sont elles qui font tortiller la nuque. Ce sont elles qui nous font bander. Et force est d'avouer que même moi, les femmes sur lesquelles je porte le regard entrent dans nos stéréotypes postmodernes. Je les jalouse parfois et les envie avec leurs jupes qui volent au vent et j'en oublie la mienne, ma mienne de jupe que je trouve toujours trop longue en comparaison à la leur. On me reproche souvent de ne pas raconter d'histoire lorsque j'écris. En voilà pourtant une. C'est l'histoire de Tess, de Julia, de Marie (pas la Sainte, bien sûr), d'Ariane... qui doivent faire face au regard. Pas nécessairement à celui des autres, mais au leur, c'est au regard qu'appartient la perception du corps. Je suis cependant persuadée que ce regard serait différent si on ne lui imposait pas des diktats de beauté, et je suis aussi persuadée que nous serions bien plus libres, dans nos corps et nos têtes, nous les femmes, si les hommes arrêtaient de vouloir se déverser dans des corps parfaits. Et j'ai envie de vous dire : pour te plaire, je devrais être comme un cirque.

 

On nous a promis qu'on nous aimerait, on nous a menti.

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