DE L’ART DÉLICAT D’ÊTRE VULGAIRE

par Philippe Gervais
visuel par Marie Tourigny

Rien de plus difficile à cerner que la vulgarité. Le mot paraît aujourd’hui péjoratif, mais récemment encore, il pouvait désigner tout ce qui semblait commun, banal, voire courant. À ce compte, on est tous un peu vulgaire. Et on est tous le vulgaire de quelqu’un. Ma voisine trouve très kitsch que j’écoute de l’opéra, et je la trouve bien provinciale d’aimer TVA. Qu’y pouvons-nous ? C’est un insondable malentendu.

Parler d’argent est vulgaire, mais pas partout. « Je m’en fous » est très vulgaire pour qui connaît le sens du verbe foutre. Dans certains cercles timorés, émettre une opinion complexe paraît insupportablement vulgaire. Il fut un temps où il était vulgaire de sortir sans chapeau, mais aussi de garder son chapeau (ou de porter des lunettes) devant une dame. En matière de vulgarité, rien n’est certain, et les risques d’impairs sont toujours grands.

Quelle sorte de vulgarité préférez-vous ? Celle qui s’ignore, celle, par exemple, du motard naïvement fier du bruit qu’il génère, peut assurément devenir insupportable : mais elle est aussi très amusante. J’adore voir des gens hurler de joie et sauter sur place parce qu’un animateur de télévision vient de leur remettre les clés d’une grosse voiture. Qu’on puisse manquer à ce point de dignité sans même en être conscient a quelque chose de rafraîchissant. Les collectionneurs fortunés du XVIIIe siècle recherchaient les tableaux flamands où le paysan qui s’empiffre et celui qui se soulage dans un coin font figure de running gag ; sans doute y voyaient-ils une variante du bon sauvage, un constat rassurant sur la pérennité de l’humanité profonde.

La vulgarité qui s’assume est plus problématique. Je suis vulgaire, tant mieux, j’en suis fier, et je vous mets au défi de me le reprocher (même si je souhaite que quelqu’un le fasse et valide ainsi ma provocation). Je suis vulgaire parce qu’ainsi je me sens vrai, et aussi, il faut bien le dire, parce que c’est plus simple et plus rentable : « un juron au bon moment », confiait récemment le célèbre animateur Benoît Dutrisac, « permet d’arriver vite au cœur du sujet ». Que de réussites commerciales (et « artistiques ») fondées sur une vulgarité décomplexée, souvent partagée à l’échelle planétaire ! Que de crimes commis au nom de l’authenticité ! On me dispensera de citer des noms.

Pourtant, se laisser sciemment aller à la vulgarité peut provoquer un plaisir presque enfantin. Rambo (ce grand enfant) ne serait pas Rambo s’il avait bon goût. Et l’Olympia de Manet, illustre exemple de vulgarité assumée, compte parmi mes tableaux favoris, même si le caractère choquant de l’œuvre s’est considérablement érodé avec le temps (ce qui montre bien, du reste, que son intérêt est ailleurs).

Par un étonnant snobisme à rebours, il existe encore une vulgarité qu’on simule, afin de se rapprocher du peuple (mais pas trop). L’humoriste Pierre Daninos raconte l’histoire de cet aristocrate qui, à son arrivée dans un salon, s’excusa d’être enroué pour avoir trop « gueulé à courre », génial oxymore associant le noble plaisir de la chasse à un encanaillement de bon ton. On se rappelle également les frasques inimitables de Dalí, s’écriant « Je vous pisse dessus » devant un auditoire pâmé et

résolument avant-gardiste. Plus près de nous, le bourgeois bohème, tout comme le « bum de bonne famille », ce Dom Juan revampé, sont passés maîtres dans l’art de jouer sur plusieurs tableaux, faisant ainsi figures de modèles pour une société à la fois en quête de confort et de transgression.

Du reste, au royaume de l’hyper choix, la vulgarité est maintenant une option comme une autre, un produit de consommation, un costume qu’on adopte, le temps d’une soirée, pour séduire, pour choquer, pour se débarrasser des coincés, pour n’avoir pas l’air snob ou intello, surtout enfin pour montrer sa polyvalence, vertu cardinale des temps modernes. À l’homme de qualité, qui se targuait de n’être jamais vulgaire, succède l’homo variatus, dont le profil Facebook affiche fièrement une diversité d’identités, moi en tenue de gala, moi qui tire la langue avec mon t-shirt « Fuck la mode » (parce que je suis capable de ça aussi), moi sportif, moi en zombie, moi avec un toutou géant, il y a toujours un Philippe que vous aimerez, n’essayez pas de lui coller une étiquette. Depuis que Paris Match nous a montré la reine en jeans, « comme une personne ordinaire », nous savons que la vie est complexe et imprévisible. La vulgarité, c’est pour tout le monde. Il faut juste avoir le sens du timing.

N’empêche qu’à une époque sans noblesse, attirer l’attention en se montrant plus vulgaire que le vulgaire peut s’avérer une tâche très ardue. Parlez-en à Lady Gaga. Voilà pourquoi il se pourrait, je préfère vous en prévenir, qu’il me faille tôt ou tard recourir à la provocation la plus brutale et qu’on me surprenne à dire un jour : « Chère Madame, cher Monsieur, je ne suis pas en cr… ni en ta…; c’est bien pire que ça : JE SUIS MÉCONTENT. »

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