PETITE HISTOIRE D’UNE RÉDEMPTION CINÉMATOGRAPHIQUE

par Romain des Littions
visuel par Julia Marois

Tout a commencé par une boutade lancée dans l’une de ces salles de cours beaucoup trop vides.

(C’était un cours de cinéma.)

« Il est beaucoup plus légitime d’être plus touché par le cinéma que par la vie », intervint l’étudiant, l’allure insoumise beaucoup trop étudiée.

La formule se voulait laconique. Un pavé lancé dans la mare. Naturellement. On attribua bien plus l’intervention à une propension à choquer le bourgeois qu’à une volonté de mettre son grain de sel dans un débat de toute façon déjà contaminé par le consensus docile. Dans un décor qui respirait le panurgisme et où ne manquaient que les mouches et l’harmonica, ça n’en prenait néanmoins pas beaucoup plus pour susciter quelques passions au sein de cet auditoire frigide.

Aujourd’hui, la vitrine que m’offrent mes contributions dans ces pages me permet de revenir sur cet épisode.

Tout ça, je vous rassure, avec un esprit dont l’impénitence de la gouaille n'a pas été mise à mal.

Je relisais vendredi soir un article intitulé Ontologie de l’image photographique (je suis célibataire…) pour tomber sur une phrase dont j’aurais bien voulu faire ma marotte. Vous savez, ces phrases à propos desquelles on se dit rétrospectivement : « Ah tiens si j’avais su celle-là, ce soir-là, elle ne serait peut-être pas rentrée chez elle avec le cuistre… » Bref, la phrase que j’aurais voulu m’approprier (comme je tends à m’approprier tout ce que j’aime avec plus ou moins de talent) allait comme suit :

« (…) seule l’impassibilité de l’objectif, en dépouillant l’objet des habitudes et des préjugés de toute la crasse spirituelle dont l’enrobait ma perception, pouvait le rendre vierge à mon attention, et partant à mon amour. »

J’insiste sur « vierge à mon attention » et « amour ». La phrase était gracieuseté de l’un de ces auteurs dont je me suis souvent plu à « namedropper » les formules orphelines de leurs contextes, en levant le doigt en l’air et avec le succès qu’on connaît (voir épisode du cuistre). Le monsieur en question. Il se nomme André Bazin. Si ça ring pas une bell, ça ?

En poursuivant mes petites recherches, j’ai trouvé, dans un autre article qui dit en fait beaucoup mieux ce que je m’évertuerai à vous dire ici, sa complétion :

« Mon devoir est de faire en sorte que celui qui voit mes films ressente le besoin d’aimer, de donner son amour, et qu’il perçoive l’appel de la beauté. »

Celle-ci est signée Andreï Tarkovski. C’est un geste de démagogie hipsterienne. J’ai essayé l’option Wes Anderson, mais il n’a jamais rien dit d’aussi transcendant.

Bilan de ma démarche (et de ma vie…) :

J’ai recherché chez de brillants intellectuels une autorité, une bénédiction à une opinion que ma seule prestance ne suffisait que trop rarement à justifier (ce qui est de toute façon la métaphore d’un baccalauréat en sciences humaines). Première règle de l’académisme : « C’est bien si vous le dites, mais c’est encore mieux si un barbu obscur de la faculté de muséologie d’Andalousie le dit aussi. »

Ces deux phrases légitimaient la façon dont le cinéma me semble l’art le plus apte à sublimer le monde de sa vulgarité et qui, ce faisant, invite tout être sensible à vouloir considérer le monde à l’aune d’un regard proprement cinématographique.

Par exemple, quand Umberto D. fait l’aumône, j’ai le goût de chialer, quand je vois le clochard édenté en haillons tous les week-ends coin St-Laurent et Prince-Arthur, le pathétique se mue en grotesque. Quand l’histoire se répète, la tragédie se mue en farce.

Autrefois. Les arguments boiteux d’une jeunesse n’ont pas convaincu. Et obtenaient encore il y a peu, en guise de réponse, ce regard oblique consterné de penser que je souffre d’autisme exacerbé, déconnecté de cette réalité du « vrai monde ». Dans un tel contexte, j’aurais eu plus de chance d’apprendre au chien de ma tante le théorème de Pythagore que de convaincre mon auditoire.

Et pourtant quoi de plus légitime, quoi de plus logique, quoi de plus vrai. « Le cinéma plus touchant que la vie. » Cette ritournelle a tout pour désamorcer les plus tragiques lieux communs : le cinéma en tant qu'évasion qui nourrit ma procuration, qui me permet d’échapper à cette vie que je n’aime pas, au train-train morne du quotidien... Le clan truffauiste et ses maximes bon enfant, cette idée voulant que le cinéma soit le dernier rempart de « ceux qui n’aiment pas la vie », etc., etc.

Le cinéma est complémentaire à ma vie. Il m’aide à découvrir le beau environnant à défaut de m’offrir de la procuration en barre (comme plusieurs le croient). Le cinéma n’est pas pis-aller au spleen, à l’ennui. Quand j’expérimente le beau dans ma vie, je vis des moments proprement cinématographiques. Parce qu’ils sont l’exception d’une vie où au cinéma ils sont règle. Et c’est en ce sens que le cinéma est l’art le plus perméable à la réalité. Il conditionne notre regard au beau. En le parachevant, il nous enjoint à le restituer pour nous inciter à mieux le retrouver dans ce qu'il a de plus brut, embourbé dans les eaux certes plus fangeuses de la réalité.

J’ai donc besoin de toi, cinéma, pour apprécier la vie, pour justement « la rendre vierge à mon attention », parce que tu en es la partie sublimée du miroir pour le meilleur et pour le pire. Le cinéma purge la réalité de ses scories par une sensibilité toute moderne, il le passe au broyeur de sa poésie qui transmute même le laid en beau. Quand la vie nous touche, elle imite le cinéma beaucoup plus que l’inverse.

Et si je m'abîme à te regarder déambuler, toi, belle brune dans ce corridor bétonné des HEC si quelconque, si architecturalement pragmatique et fonctionnel (aux antipodes de l’organique de tes courbes), si évidé du celluloïd de mon désir, c’est que ton surgissement s’opère sur fond de l’immondice d’une vie qui, sans le cinéma, ne serait qu’engluement de maussaderie, mais pour d'autres raisons que celles que l'on pourrait croire a priori. De sorte que tu demeureras au-dessus de tous les autres, mon moment cinématographique fétiche.

D’un cliché que j’avais naguère presque érigé en maxime :

« Le cinéma, cette alternative bancale aux velléitaires du quotidien »

Ne reste aujourd’hui, et fort heureusement.

Qu’une idéalisation bazinienne.

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