L’ÉMERGENCE SOUS LE CHAOS

par Guillaume Lareau
remerciements Bridgette Samson
visuel par Vincent Tourigny

« Détroit n’est pas la ville des rêves, c’est la ville des réalités »
Grace Lee Boogs

La voiture a toujours été un symbole fort de l’American Dream et Détroit en est le porte-étendard.

Détroit, c’est la ville qui fait littéralement rouler l’Amérique.

Détroit, c’est le siège des grandes entreprises américaines de l’automobile : GM, Ford, Chrysler.

Détroit, c’est aussi le lieu de naissance du Fordisme : une réorganisation du travail fondée sur le principe du travail à la chaîne et de la standardisation de la production dans le but d’accroître la productivité et la quantité. Une méthode de travail qui est rapidement adoptée à l’échelle de l’Amérique. Bref, la première moitié du XXe siècle marque le couronnement de l’entreprenariat américain et du capitalisme. Détroit et la voiture deviennent vite symbole de fierté et de réussite. Soutenue par le succès économique, la ville croît rapidement. Une croissance spatiale marquée par un étalement urbain et par l’édification de gratte-ciels. C’est aussi une époque glamour et clinquante. Les clubs, la danse, le jazz, le cinéma, le théâtre, le vedettariat, la mafia, l’argent, la joie. Une ville sublime aux bâtiments à la signature Art Déco.

Détroit représente le mieux ce que l’Amérique tend à offrir : le rêve.

L’American Dream.

Mais Détroit, c’est du passé.

Dégradée, fragmentée, dépravée, débauchée, intoxiquée. Aujourd’hui, la ville souffre. Sa dégénérescence ne veut être vue de personne. On la cache parce qu’elle est la destruction du rêve. La ville est en faillite. Pourtant, elle est là. Abandonnée, Détroit est en déshérence. L’enfant malade de l’Amérique. L’échec du capitalisme et du Made in USA.

Entre 2000 et 2010, Détroit a perdu 25% de sa population. La ville se vide laissant un héritage bâti sans propriétaire. Les bâtiments abandonnés sont devenus un mobilier urbain. On y rentre et on en sort. On les utilise comme un banc de parc puis on s’en va. Maison unifamiliale, bloc appartement, gratte-ciel, théâtre, cinéma, station de train. Tous en ruines. Des vestiges d’un temps plus glorieux qui encadrent les rues tout autant désertiques. Ce paysage désolant se transforme en galerie contemporaine. Il y a quelque chose de fascinant devant cette désuétude architecturale. Les ruines contemporaines d’un passé illustre et pourtant si proche. Les ruines d’une idéologie.

Les traces du passé deviennent des lieux de perversion. La vente de narcotiques et les vols sont devenus des modes de survie. Le crime, la prostitution et la dépendance à la drogue sont en forte hausse. Il n’y a plus de travail et les salaires sont en baisses. Les écoles publiques ferment et emportent avec elles l’espérance d’un futur meilleur. La police est désorganisée et inefficace. On doit assurer sa propre sécurité. La ville est maintenant une jungle urbaine dépossédée, sauvage et vicieuse.

Pourtant, devant toute cette vulgarité que personne ne veut voir, des gens décident d’y rester. Certains par choix, d’autres par désespoir.

L’illégalité est devenue une forme de survie, mais une survie créatrice. Cette ville désertée est réinvestie par les citoyens qui s’y sentent liés, en injectant couleur et bonheur à cette entité grise et dépressive.
Détroit est sauvage, épeurante et dangereuse, mais certains cherchent à l’apprivoiser. Les friches désœuvrées se transforment en œuvre d’art. Des peintres, fresquistes, graffiteurs, sculpteurs ou improvisateurs reprennent possession du bâti, sans égard à la propriété. C’est chaotique, éphémère et brutal, mais aussi coloré, innovant et vibrant. C’est un second souffle. L’échec économique amène une renaissance artistique.
C’est un laboratoire d’art. C’est parfois une réussite, c’est parfois un échec mais, au final, il y a cette volonté de redonner un espoir et une signature à cette ville mal-aimée. C’est le Do It Ourselves. Personne ne viendra aider Détroit. Ceux qui décident de rester savent qu’ils peuvent uniquement compter sur eux-mêmes. Les gens se rassemblent sous le signe de la coopérative pour démarrer des projets artistiques et communautaires. On réutilise les sites vacants pour labourer la terre et créer des fermes urbaines. Les immeubles abandonnés deviennent des ateliers d’arts. D’autres fondent leur propre compagnie de fabrication de biens. Bref, on s’organise pour redorer le blason de Détroit.

Au delà de la décadence, il y a dans la vulgarité de Détroit une dimension essentiellement humaine : l’émergence de la créativité.

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