VULGARITÉ EN DIGRESSIONS

par Habib Bissoh
visuel par Olivier Gariépy

Je tente d’écrire l’impossible révolte contre la littérature. Mon texte est un contre-refuge du livre. Longtemps été amoureux du texte : de l’objet manuscrit.

Par une fascination antique du médium. L’imaginaire des copistes, pris par dizaine dans un lieu clos, le monastère, à réécrire le savoir, m’obsède.

Les études littéraires aujourd’hui sont, avec exagération, ce qui nuit le plus à l’amour de la littérature.

Ceci est un règlement de compte.

Je ne parle ni d’édition, naturellement, ni de théorie littéraire. Je parle malgré moi de l’indicible : cette forme de métamorphose perceptive qui se produit dans notre esprit – et dans notre quotidien quand on croit posséder le savoir littéraire – pendant la consommation de la littérature. Moyen indigeste et absurde que les études dans le domaine ont semblé toutes prendre : la possession du littéraire n’est pas de l’érudition, c’est de la désillusion.

Je lis et relis et relis Ombres errantes et me dis qu’il y a peu qui savent comme elles ce qu’est le littéraire aujourd’hui : mon jugement est fort et naïf. Du moins, je le concède et il me réconforte.

Je hais le champ lexical et les figures de style, et le schéma actantiel et ses dérivés. Je conçois qu’on ait voulu uniformiser pour faire tout rentrer dans un système : mais quelle honte.

Le littéraire aujourd’hui manque d’essai et de spontanéité, de tentatives aléatoires et d’hésitations. Le littéraire est soumis au diktat : mon jugement est rapide, il ne tient à rien, mais j’ai envie d’une littérature qui ressemble à Artaud et Montaigne, qui serait un mélange entre l’incohérent et le désir de totalité.

La littérature n’est ni une science, ni une corporation, ni un milieu, ni une rentrée. On ne fait pas de recherche et encore moins de travail en littérature. On ne montre rien et démontre encore moins. La littérature est un point de doute dans le temps, un arrêt dans l’histoire.

Faire de la littérature une affaire d’arguments et de positions me dégoûte. La littérature est soumise à l’affect comme l’amour est soumis à la jouissance. L’autre écrivait : « parce que c’était lui, parce que c’était moi. »

Ceci dit, je trouve vulgaire le pouvoir thérapeutique qu’on puisse attribuer à la littérature; je crois en son pouvoir destructeur. La littérature meurt dans l’argumentation et dans la note en bas de page, elle se vit dans l’excès et dans l’obsession de la phrase. À bâtons rompus, je cherche L’absolu littéraire dans chaque texte.

Il est faux de répéter depuis longtemps que l’acte de lire est solitaire. Faux. Rien de plus communautaire qu’un livre à la main ou dans la poche, de lire dans l’attente. La lecture est probablement la seule activité entourant le littéraire qui échappe au système; mais encore! Nouveautés, coups de cœur, rééditions, meilleures ventes : j’aime dire que je ne connais rien au dernier catalogue, et n’ai pas lu ni le dernier ni le premier Kundera. Encore moins, Houellebecq. Et que je relis les Marie de France et de Navarre.

Les Essais.

La littérature n’est ni un sujet d’étude, marginal ou pas, ni une science humaine, ni une thérapie, ni un divertissement, ni un passe-temps, ni du capital, ni un moyen. Elle existe uniquement parce qu’elle est une approche à l’existence, au sexe et à mélancolie.

La plus noble et la dégradante qui soit.

Les Lumières n’ont jamais existé.

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