MONONC’ SERGE, OU L’ART DE RÉTABLIR L’ÉQUILIBRE

par Benoit Rose
visuel par Olivier Gariépy

« Moi, j’aime la provocation. Et la vulgarité entre là-dedans, parce qu’elle contient une charge provocatrice. » Un peu comme la mauvaise herbe, Mononc’ Serge s’aventure en terrain interdit et s’attire les regards réprobateurs. « Je le fais de façon délibérée. Je me complais là-dedans. J’aime ça, jusqu’à un certain point. » Visiblement, lui répond-on. Il sourit. C’est dans une brûlerie de la promenade Masson que Serge Robert accepte de participer à une réflexion sur la vulgarité dans son oeuvre. Il est 8h30 le matin, la machine espresso se fait bruyamment aller, et le thé se fait tremper la poche dans un délicieux bain de chaleur.

S’exprimer de façon vulgaire est parfois jouissif. Avec l’auteur de Fourrer, nous nous entendons d’abord sur le sens à donner au terme : grossier, trash, ordurier. C’est pas propre, et ça explose dans la bouche comme une bombe artisanale, tout comme le blasphème dans sa chanson du même nom. D’où vient ce besoin, Serge ? « Moi, j’ai un plaisir à faire ça. J’aime dire des choses qui font réagir et qui me provoquent moi-même. Parfois, je me dis que je devrais faire une chanson sur la sauvegarde de l’environnement, mettons. Alors je la commence, j’écris des propos vertueux, pis c’est plate. Soudain, une idée immorale me passe par la tête et là, j’ai la motivation, là je tripe. Il y a une impulsion qui me vient de je-sais-pas-où, et que j’exploite. » C’est le filon du mauvais goût. Ce n’est pas toujours vulgaire, et parfois seulement immoral. « Des fois, c’est les deux ensemble. Ça dépend de l’ambiance qu’on veut créer. Quand le langage est grossier, c’est plus agressif. » Ça défoule plus. Parce que c’est clairement un exutoire, pour lui comme pour le public qui en redemande à ses pieds.

Devant notre sujet imposé, Serge a cherché et semble avoir trouvé les origines historiques de son affection pour l’écriture de chansons « franchement vulgaires ». C’est justement d’un plaisir initial partagé avec son public que découle ce goût pour les éclaboussures. « Autour de 1995, je faisais des spectacles en duo avec Yves Desrosiers sous le nom les Blaireaux. On jouait essentiellement des reprises. On pigeait dans des cassettes de truckers, de style chansons cochonnes, qu’on achetait le long des routes en descendant d’Abitibi. À un moment donné, on a monté La petite grenouille, une chanson cochonne assez connue, et on s’est vite rendu compte en spectacle que ça créait une espèce de jubilation chez les gens. C’est vraiment une chanson atroce, avec des vulgarités à la mitraillette. On l’avait raccourcie, mais en gardant les bouts les plus croustillants. On la jouait à la toute fin et ça faisait lever la salle, c’était vraiment le fun. Nous aussi avions un plaisir à dire ce genre de trucs-là, qu’on ne se permettrait pas dans des contextes plus formels. C’est là que j’ai commencé à rechercher ça pour mes propres tounes. »

Au départ très acoustiques, ses musiques sont devenues de plus en plus corrosives au fil du temps. « Je suis tombé dans le métal un peu à mon corps défendant. » Le succès inattendu de sa pièce punk Marijuana il y a une douzaine d’années l’a entraîné malgré lui sur les sentiers des festivals underground. « Je ne m’imaginais pas du tout dans ce créneau-là. Mais après coup, j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose dans le fait de faire de la musique trash qui était du même ordre que de tenir des propos orduriers dans des chansons. L’agressivité du métal est présente dans la vulgarité. » En somme, ça vient du même besoin de torcher ? « Oui, c’est ça. » C’est une solide alliance que celle entre la grossièreté verbale et la distorsion qui tue. Deux mauvais garçons qui se font la courte-échelle pour sauter les clôtures. Et Mononc’ Serge sait gueuler rageusement ses mots obscènes, comme dans certains passages du Blasphème : « Auréole cock ring autour d’la bite de Saint Pierre crucifié à l’envers ! / Doigt de Saint-Thomas dans l’cul de Jésus, dèche de Dieu dans yeule d’la vierge ! » Ça torche.

« C’est un peu aussi une réaction contre le côté lisse du monde qui nous entoure, de l’espèce de vernis qu’on veut mettre sur tout. C’est une façon de dire “fuck off, c’est pas vrai”, quitte à s’attirer les regards réprobateurs. Mais on reçoit aussi des regards approbateurs. Ça compense. » Cette inclinaison pour la déflagration ordurière est peut-être également une réponse à la retenue qu’il perçoit dans ce qui est grand public. « Il y a un côté matante dans la chanson québécoise qui est admis, et c’est ça qui domine. Il faut dire que la chanson est présente partout dans les lieux publics, mais on dirait que c’est toujours des mièvreries. Peut-être que quelque part, ma musique réagit contre ça. Parce que c’est nettement exaspérant. La radio, c’est un mystère pour moi. »

Plume Latraverse a déjà dit que ses gros mots n’étaient rien « à côté de la vulgarité à s’afficher dans les magazines, à travers toutes ces intimités et ces éternelles histoires d’amour. Ça devient une vaste fosse sceptique. » On suggère à Serge que ses attaques virulentes envers certaines vedettes ont pu constituer une réponse à la vulgarité décrite par le vieux routier. « Je pense que ce serait abusif de dire que l’overexposure, c’est de la vulgarité. Mais c’est quand même un espèce de truc qu’on nous enfonce dans la gorge. C’est intrusif, en quelque part. » La pièce Maman Dion, c’était une réaction à cet abus ? « Maman Dion, c’est une excroissance du phénomène Céline Dion, et c’est le fun de s’en moquer. Et il y a un facteur qui est plus le fun encore, c’est que c’est vraiment un personnage inoffensif. » Le contraste est démesuré entre la vieille dame qui fait des recettes et la dureté de la chanson qui, avec un grossier « la cruche épluche, la torche écorche » en entrée trash, met la table pour un refrain qui enfonce le clou sous un tonnerre de « fuck you ! ». « C’est ça qui est comique en fait : personne ne croit à ce que je suis en train de dire. C’est tellement poussé que t’embarques pas. C’est vraiment grotesque. »

Il admet avoir été influencé par l’humour et la vibe de Rock et Belles Oreilles. « La vacherie, la méchanceté qu’ils avaient. » Mais il est tout de même parfois difficile de cerner l’opinion réelle de l’auteur, par exemple dans Vieux péquiste. « Je cultive un certain flou. J’aime bien, dans mes chansons, me permettre de passer d’une opinion que je pense à peu près, mais que j’exagère, à une opinion que je ne pense pas, mais que je défends. Ça devient alors un espèce de personnage qui parle. » Il peut simplement utiliser un point de vue radical sur un sujet et en faire un morceau grinçant. Dans Ça, c’est d’la femme, il dit dépeindre en termes très crus une réalité plus vulgaire que sa pièce : l’image dégradante de la femme dans la pornographie, et ces « pitounes à n’en plus finir » qui occupent en douce notre espace public.

Le Serge du quotidien fait profil bas. Il est réservé et posé, loin de la bête en laquelle le mononc’ se métamorphose souvent. « Si je n’avais pas eu cette timidité-là, je n’aurais peut-être pas ressenti le besoin de rétablir l’équilibre en prenant de la place sur scène. Peut-être qu’au fond de moi, je trouve ça ennuyant d’être comme je suis. Au départ, si je fais ce métier-là, j’imagine que c’est pour avoir l’attention des autres, celle que je n’ose pas aller chercher dans la vraie vie. Sur scène, je n’ai pas l’impression d’usurper l’attention parce que c’est justement ma fonction d’être divertissant, de faire quelque chose de saisissant. Il ne faut pas que les gens s’ennuient. C’est peut-être pour ça que j’en mets beaucoup, aussi : j’ai peur que les gens s’ennuient. »

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