LETTRE À ETIENNE LEPAGE

par Chloé Gagné Dion

Für Etienne.

*

« Mon tabarnak d’osti de chien sale
Mon crisse d’osti de tabarnak
de câlice de chien sale
Chien sale
Crisse » -- Véronique, Clint Eastwood, ROUGE GUEULE.

*

Puisqu’il est question de vulgarité.

*

« Je suis cruel, je crois. » -- Etienne Lepage, mot du programme de ROBIN ET MARION, Théâtre d’Aujourd’hui.

*

ETIENNE LEPAGE,
dans ma lettre rêvée, je te demande,

Comment vis-tu ta violence ?

Parce qu’entre les jeux de ROBIN ET MARION et les jeux de ROUGE GUEULE, il y a ton écriture.

« Y a pus moyen de faire rien de grave
On est tellement petit
qu’on peut même pus être coupable de rien
Je veux ben
moi
être coupable de tout » -- Jean, My Name Carved In A Star, ROUGE GUEULE

Par violence, je ne veux pas dire agressivité. Je veux parler de la violence au monde, c’est-à-dire la violence qu’on utilise pour s’imposer soi-même au monde. Et il est plus question de manière que d’intensité. Justement, l’agressivité est une façon d’être violent. Et je pense que je veux interroger la violence de tes personnages plus longtemps que la tienne.

ETIENNE LEPAGE,
dans ma lettre sans réponse, je te demande,

Comment tes personnages sont-ils violents ?

« On veut toutes se faire violer » -- Véronique, About Rape, ROUGE GUEULE.

Ce qui est violent, c’est le personnage, ou bien ce qu’il dit ?

Ce qui est vulgaire, c’est le personnage, ou bien ce qu’il dit ?

C’est une façon de réagir au monde, ou bien une façon de s’y mettre ?

« Être laid
...
c’est grave » -- Dave, Some Ugly Shit, ROUGE GUEULE.

Vulgaire comme
Ordinaire, Trivial, Grossier, Bas, Quotidien, Brutal, Obscène.

Qui est quoi ?

L’accumulation de violences donne quoi ?

Plus de sens ou moins de sens ?

De la comédie ?

Plus de vulgarité ?

Plus de sincérité ?

« De toute façon tu t’en sortiras pas
De toute façon y a aucune chance
que tu t’en sortes
Je me regarde
pis je compare
pis t’as rien de c’qu’y faut
Faque laisse don’ faire
Laisse don’ faire
Laisse don’ faire
Laisse faire
Laisse don’ faire
Laisse faire
Laisse faire
Abandonne
Abandonne
Abandonne » -- Bamoko, Pep Talk, ROUGE GUEULE.

ETIENNE LEPAGE,
dans ma lettre rompue, je te demande,

Tes personnages sont-ils sincères ?

« je vais lui demander est-ce que ça se demande ça heille j’aimerais ça te sucer l’anus est-ce que tu voudrais que je te suce l’anus ça se demande ça ? » -- Francis, Popsicle part two, ROUGE GUEULE.

Leurs jeux de vérité, finissent-ils par être violents parce que la vérité va loin, ou parce que le jeu va loin ?

Comme George et Martha dans Who’s Afraid of Virginia Woolf? qui jouent avec le vrai et qui se violentent. Comme Robin, Marion, Richard et Alice qui jouent avec le vrai et s’en violent.

« Si je peux ne pas l’aimer, lui dire que je l’aime, et alors elle se déshabille c’est bien la preuve que ce qui compte c’est de lui dire que je l’aime et non de l’aimer réellement. Alors voilà, je lui dis je t’aime, elle se déshabille, ensuite je lui passe sur le corps et ensuite on n’en parle plus. » -- Robin, ROBIN ET MARION.

Décider la vérité : jeu.

La langue comme espace de jeux pour tes personnages ? Ou le jeu comme étant la seule issue de notre langage brisé ? Je vais trop loin ?

Le JEU pour LE JEU, la VIOLENCE pour LA VIOLENCE, la VÉRITÉ CRUE (LLE) pour LA VÉRITÉ CRUE (LLE) ?

C’est peut-être un peu réducteur de ne s’attarder qu’à la langue des personnages, leurs jeux, leurs vérités et leurs violences. Leurs histoires existent aussi, les personnages existent aussi.

Mais pour moi, jamais autant que ce qu’ils disent et que ce qui est contenu dans ce qu’ils disent.

« La vie n’est pas cette chose compliquée que l’on croit. La vie n’est pas cette chose douloureuse et complexe, cette vallée de douleur dont on parle. Il faut croire qu’on invente ces histoires pour la seule raison de les inventer. Il faut croire que les gens sont suffisamment pervers pour se compliquer la vie » -- Alice, ROBIN ET MARION.

Dans ma lettre sans but, je te demande,
ETIENNE LEPAGE,

Comment vis-tu la violence de tes personnages ?

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