LA VULGARITÉ
LA VULGARITÉ, TOUT CONTRE

par Habib Bissoh et Lalou Rousseau
visuel par René Donais

« Rien à faire. »
Samuel Beckett, En attendant Godot

La vulgarité comme suite thématique à la rupture et à l'idéal : la logique est questionnable. Pire : pourquoi la vulgarité comme thème, comme objet critique, comme célébration, viendrait à l'esprit et forcerait l'imaginaire de quelques contemporains ? On aurait pu trouver des liens, un fil qui expliquerait cette linéarité de pensée; mais non, forcer la logique aurait été malhonnête envers le lecteur.

Manipulation intellectuelle.

Parce que le choix de la vulgarité a été arrêté avant même que l'idéal n'ait surgit dans notre esprit. Mais il semblait inconcevable que la vulgarité soit en deuxième lieu. Les commentaires et critiques de notre lectorat, le doute de l'équipe éditoriale et la peur de la complaisance nous ont tirés hors du pessimisme, vers l’idéal. Le dernier numéro a démontré notre bonne foi, néanmoins l’Idéal n’existe pas. On peut dire qu’on est mal foutu. Et chaque fois qu’on s’assoit pour écrire ces lignes, on se voit figé dans le fragment, dans la multiplicité des déclinaisons, dans l’impossibilité de cerner entièrement notre idée.

*

À une époque où « tout le monde a droit à son opinion », le politically correct nous rappelle que plus rien n’est vulgaire. Comme si on encourageait la vulgarité en la camouflant. Comme si on camouflait la vulgarité en l’encourageant. « Cette femme n’est pas aveugle, elle a un trouble de la vision. » D’accord. « Cet homme n’est pas fasciste, il a le droit de voter. » Ah, bon. Il y a dans l’euphémisme quelque chose de vulgaire, et qui laisse à désirer.

Vulgarité oblige : tout est vulgaire et rien ne l'est. Le vide et le trop plein, l'avidité et l'abondance. La vulgarité est, du coup, le surplus et le manque. Manque de goût, notre époque en est jonchée, autant que toutes les autres par ailleurs. Ce qui échappe au vulgaire demeure le monde renversé, simplement ce que Bakhtine entendait par le carnavalesque médiéval et renaissant : le moment où le roi devient bossu, la reine paysanne, le prêtre mendiant et le fou seigneur. La conscience de soi et de l’autre comme repoussoir à la vulgarité, comme seul équilibre aux présents déjantés.

Bref, la vulgarité implique toujours un décalage. Langagier, stylistique, sexuel, esthétique, critique, horaire. Mais le pire, c’est le décalage du décalage, l’essai raté, la vulgarité feinte. Celle qui s’assume illégitimement. Comme celle des jeans neufs pré-troués.

La vulgarité tient à peu, mais compte pour beaucoup. Elle implique toujours un « trop ». Un excès. De vide.

C’est le vide, sans l’affirmation du vide.

*

La vulgarité la plus flagrante serait celle du langage. Est-il possible de tenir un propos cohérent, sensé, porteur, dans un vernaculaire de ruelle ?

First, Y’a faite c’quya en haut pis c’quya en bas.
En bas, y’avait pas grand-chose : faisait noir pis y’avait de quoi qui faisait des vagues.
Pis là, Y’a dit, flashe tes lumières. Faque les lumières ont flashé.
Pis là, Y trouvait ça l’fun ; mais Y s’est dit, flashez moins vite.
Faque y’a eu le jour pis la nuite. Pis là, Y s’est dit, osti c’est lundi.

Le langage grossier, plus souvent qu’autrement tiré du champ lexical religieux, tend à appauvrir le vocabulaire de celui qui l’emploie. On note aussi une recrudescence de termes génitaux ou sexuels dans les insultes ou mots d’amour. On assiste alors à l’épuisement du sens de ces mots.

Exercice de style.

Les proverbes :
À plotte donnée, on ne regarde pas la bride.
Scratch my snatch, I’ll scratch yours.
Noune, mais noune égal.

Les grands classiques :
Les nounes du mal
King Cunt
À bout de noune
Les snatchs savantes
2001; A Cunt Odyssey
L’insoutenable légèreté de la noune
Rebel Without a Cunt
Le songe d’une noune d’été
La cunt de Monte-Cristo

Les perles du terroir :
La grosse snatch d’à côté est enceinte
Les nounes orphelines
J’ai tué ma noune

De quoi donner le goût de produire des films pornos série B.

*

La vulgarité, donc seulement au troisième temps : le triangle amoureux, la sainte trinité. C’est l’enfant bâtard conçu de la côte de la Rupture, né de la cuisse gauche de l’Idéal. Ce sont, en quelque sorte, les trois angles desquels on peut entrevoir une idée : par la négative, par l’utopie, par la caricature. Je romps, je fantasme, je me perds par aveuglement.

Toutefois, ne vous découragez pas. On finit toujours par trouver vulgarité à son pied. On est tous le douchebag de quelqu’un.

Bonne lecture (sic).

`