OF FAT AND MEN

par Lawrence Paul
visuel par Audrey Belval

J'ai mangé.

On m'a nourri, plus que Jésus nourrit les apôtres. Oui, enfin voilà, je suis allé au Pied de cochon et au Joe Beef et ce, dans un laps temporel plutôt court. J'ai d'ailleurs eu la chance de recevoir un traitement particulier dans les deux situations et j'ai mangé une quantité de nourriture qui, il va sans dire, m'a mis alors dans un état second.

L'abondance est en elle-même une constatation fort érotique. L'incapacité de concevoir la limite physique du buffet à notre table est un baume à mon âme de jeune gastro-anxieux. Lorsque la Peur d'en manquer n'a plus sa raison d'être, peut alors naître la confiance. Avoir confiance que sous chaque palourde se cache encore une carotte. Confiance que chaque nouvelle assiette (notez la féminité de la chose) possède en elle un potentiel inconnu. Le « rodéo steak » (mes hommages à M. Picard), terra incognita de mon appétit déjà ivre de pinot, quintessence de cette abondance.

La confiance dans l'abondance et la confiance comme état propice au passage à l'action. Vous me suivez ? L'abondance donc, source de confiance et moteur d'action. Or, étrangement, rapidement, l'homme en nous ressent vite cette confiance et, avec elle, les pulsions animales profondes jusqu’alors restées en nous, en veille. La confiance d'arriver à palper, poussé par ces pulsions, les frontières du gigantesque plateau d'huîtres (mes hommages M. Gariépy) conduit naturellement au besoin de chercher de nouvelles frontières toujours plus décadentes.

J'en reviens donc à moi, peut-être saoul, confiant, attaquant avec voracité toute la réalité de cette profusion gustative présentée à moi et basculant inévitablement dans un état second. Pression interne oblige, l'ingestion de viande supplémentaire devient de plus en plus ardue. Et pourtant, ces territoires verdoyant de bonheurs que me promettaient le fond de cette assiette (toujours invaincue dois-je le préciser) m'excitent. Mes idées et ma captation de la réalité deviennent floues et mon imagination s'envole. Je ne peux plus rien manger, mais l'orgie n'est pas encore terminée et mes sens, toujours prêts à plus.

Toute ma tablée semble imbibée et prête à affronter la nausée pour que plaisir se prolonge. Affronter la nausée pour prolonger le plaisir. Serait-ce là le désir subconscient d'une vulgarité gastronomique ? Masochisme digestif, rots et boutons de chemises explosés, la sauce des plats est maintenant sur la table, collante, et les verres de vins perdent leur transparence cristalline au passage des doigts gras et excités. Et les complices de cette orgie, nos amis organisateurs, les serveurs et cuisiniers, ne s'arrêtent d'empiler devant nous les mijotés-de et les braisés-de, histoire de pousser plus loin la bassesse.

Fiers de nous, ayant abandonné toute constriction due à notre existence dans la société civile, étendus comme des vaches, nous contemplons notre écart de noblesse. En fait, peut-être cette animalité nous a-t-elle hypnotisés. Le temps d'un repas nous étions loups, barbares ou gueux. Vulgaires. Et croyez-moi, nous étions inconscients de l'existence du malheur en ce monde. La satisfaction des fantasmes pousse à la recherche de nouvelles limites. La sensualité de la finesse parfois doit laisser sa place. S'offrir un banquet sybarite à l'occasion peut être d'une douceur unique et quelque part combler par l'abondance charnelle les imperfections de la finesse.

Faire bombance n'est que l'illustration d'un oubli momentané de notre civisme et je soutiendrai, fidèle à moi-même, que cela n'a de sens qu'en compagnie d'éphèbes et de filles de votre accointance, tous dévots de ripailles. Je fais alors l'éloge des magnums de rouge et des côtes de bœuf, des salades tièdes d'automne aux légumes racines rôtis et des pâtes en sauce savoureuse de tomates et d'aromates.

C'est un peu aussi un éloge à la transition entre l'automne et l'hiver. Riche en légumes fermiers, la saison laisse place à une cuisine paysanne, où les amis deviennent ce qu'anciennement étaient les familles. La vulgarité, c'est l'absence de noblesse. C'est ce qui a trait au peuple et, en ce sens, c'est une qualité fondamentale de tout hôte qui se respecte. Cuisinez les choux et racines et accompagnez-les de fromages vieux ou de fumaisons. Et le vin pas cher, buvez-le avec des épices ou des racines. L'ivresse et la vulgarité s'entendent dans l'absolu.

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