VULVE-GRATUITÉ

par Joséphine Legrand
visuel par Ekaterina Konioukhova

Elle s’appelle Chloé, elle a 23 ans, elle est danseuse nue dans un club. Elle est jolie, mais elle ne ressemble en rien aux autres filles qui sont autour de nous. Le décor est surréaliste, banquettes de faux cuir, tables bases en teck, miroirs partout, aires ouvertes, salons privés et moquette cheap, plusieurs stages avec leurs classiques poteaux. Chloé, ce n’est pas son vrai nom.

« Tu sais… Ici tu es personne. Chloé, c’est à cause de Boris Vian, j’ai eu une copine francophone, elle était belle, elle le lisait tout le temps. »

C’est une étudiante, une vraie. Pas de celles qui disent aux clients qu’elles le sont seulement pour faire plus d’argent, mais comme elle dit :

« Ça paye toujours plus de t’inventer une vie. Les hommes, ils veulent pas savoir d’où tu viens, que tu as eu une enfance malheureuse avec des parents de marde, parce que c’est le cas pour beaucoup de filles ici ; ils veulent “the little nasty party girl”. Des fois, je suis étudiante (dans plein de matières différentes), des fois je travaille dans un autre domaine, des fois je suis mannequin de bobettes; celle-là je l’aime beaucoup, des fois ben… Je suis juste une danseuse… Ça dépend du mood avec le client. Mais ici, t’es personne, t’es un corps, faut pas trop que tu parles, c’est risqué, et être trop brillante c’est pas bon pour le portefeuille, les hommes veulent des belles filles qui parlent pas trop, faut vraiment savoir doser. »

Pourtant, Chloé, c’est loin d’être personne, elle a tout un caractère, mais elle est douce en même temps. Elle est délicate, sous-vêtements de dentelle fine, talons discrets, rien de bien extravagant. Autour de nous, il y a une vingtaine de filles, des filles très jeunes, des femmes de quarante ans, des anglophones, des hispanophones, des russes, des francophones, des asiatiques. Beaucoup ne parlent pas un mot de français, comme Chloé qui essaie d’apprendre. Elle suit des cours complémentaires, elle aime beaucoup Montréal, elle y est venu pour étudier. Elle se débrouille bien parce qu’elle parle anglais mais, autour de nous, il y a des filles qui sont fraîchement débarquées de leur pays d’origine, deux semaines tout au plus on me dit, sans-papiers, ici t’as pas besoin d’un numéro d’assurance sociale. Quand elles ne s’aiment pas entre elles, et ça arrive souvent, la compétition est féroce, elles parlent les unes contres les autres dans leur langue d’origine. Je ne comprends pas tout, mais je peux voir dans le visage de certaines la hargne envers d’autres. Il y a trois clans : les majoritairement francophones, les majoritairement anglophones et les nouvelles danseuses qui parlent très bien plusieurs langues, qui sont une nouveauté sur le marché du strip club à Montréal, selon Chloé. Elle, elle les appelle : « the hipster dancers ».

« Ça dérange un peu je crois, ces filles éduquées qui viennent ici juste pour faire de l’argent, pour poursuivre leurs études, la grève en a amené beaucoup dernièrement. En plus, on a de la conversation, on s’intéresse à différentes choses, on parle pas juste de maquillage, de drogue pis de beuveries. Il y a des clients qui aiment ça, ceux qui sont plus class aiment ça, et c’est souvent eux qui ont le plus d’argent. »

Elle chuchote, elle veut se mettre personne à dos. Elle me demande si je veux aller fumer une cigarette, on passe par le vestiaire, c’est un grand endroit avec un immense miroir au mur et, au-dessus, des ampoules pleines de poussière qui clignotent parce qu’elles doivent être changées, un vrai cliché de film des années 80. Il y a une banquette avec du maquillage partout dessus. Deux filles sont assises, une est en train de poser ses faux cils, l’autre est penchée et regarde comment arrive la corde de son g-string dans la craque de ses fesses.

« Oh my god! I didn’t shave properly! I forgot a fucking line! Can you see my hairy pussy like that? »

Elle tire sur le bout de tissus en se branlant les fesses. Une des filles se penche, lui fait signe que non, tout est correct, on voit pas la ligne de poils qu’elle a omise de raser sous la douche. Chloé revient, elle était partie se changer, elle a vite enfilé un one piece en coton discret. Elle avertit le d.j. qu’elle sort dehors fumer une clope, elle porte des gougounes avec des bas résilles et elle a de la difficulté à marcher parce que ses orteils rentrent pas dans sa tong en plastique noir. Dehors il fait froid, elle a froid, elle est pas assez habillée. En nous voyant arriver, les autres filles s’en vont, elles n’apprécient pas ma présence, c’est compréhensible. Je suis là à les scruter et à suivre Chloé partout en imper pendant qu’elles sont toutes nues, j’ai d’ailleurs rangé mon carnet, je me sers de ma mémoire, ça me semble moins prétentieux.

« Tu fais ça depuis combien de temps ?
– Deux mois. Ça faisait longtemps que je voulais le faire. Tu fais pas mal de cash ici, pas de talons de paye, pas rien qui t’empêche de recevoir le maximum de prêts et bourses. T’es freelance. Y’a des filles qui déclarent parce qu’elles font ça à l’année, et ça devient difficile de faire autant de cash et de le cacher, mais moi… À un moment donné j’en ai eu assez de pas avoir d’argent à la fin du mois, de vivre confinée, de jamais sortir, de jamais aller voir des expositions en lien avec mes études, de pas avoir de linge qui a de l’allure, de toujours gratter les fonds de tiroirs même si je travaillais comme une folle vingt heures par semaine avec mes études à temps plein. Ici, je fais de l’argent, et j’ai l’impression que quelque part je redonne au gouvernement ce qu’il mérite…
– Ton entourage est au courant ? Elle fait signe que oui. Ils ont pris ça comment ?
– Ça dépend. Les gens qui m’aiment vraiment l’ont bien pris, ils ont compris que c’est juste une autre façon de faire de l’argent. C’est quoi qui est pire ? Travailler pour une multinationale à dix dollars de l’heure, ou faire 300 dollars en une nuit sans que personne te fasse chier ? Parce que c’est ça, au fond… Je suis jolie, et j’exploite ça. Je suis pas malheureuse, pas fuckée, j’essaie juste d’avoir une qualité de vie en continuant à faire mes études. Est-ce que c’est mal ? Moi je trouve ça bien pire de donner mon temps pis mon argent à un patron qui me paye un salaire de misère. Après, oui, il y a des gens qui me jugent, trouvent que c’est dégradant, qu’en tant que femme, je devrais pas accepter ça, encourager ça. Ce qui est dégradant, c’est de payer des gens au salaire minimum, avec ou sans diplôme, ça c’est de la prostitution. Le reste je m’en fous, je fais pas ça pour faire plaisir aux autres, je fais ça pour mieux vivre. »

Elle me sourit. Elle a de l’esprit, elle est loin d’être conne. Elle a compris que le système lui redonnerait rien, alors elle a décidé de se faire sa propre justice sociale. Je l’admire, je la trouve courageuse d’endurer tout ça et de continuer à ignorer l’opinion des autres. Sur le trottoir de la rue Sainte-Catherine, les gens nous regardent, on peut voir le regard des autres sur ses bas, des filles habillées avec des jupes et des décolletés plus osés que ce que les filles portent à l’intérieur du club. Mais on peut lire dans leur façon de regarder Chloé que c’est elle la pute, la fille pas respectable… Et moi je lui rends son sourire. Complice. On se met à rire, la scène est grotesque. De dehors on entend le d.j. appeler son nom, elle met sa main sur mon épaule, me fait la bise, et disparaît à l’intérieur. Ici, Chloé c’est personne, mais dehors c’est votre voisine, votre collègue, votre sœur, la girl next door qui a décidé de pas se faire bouffer par le système. Parce que pour être Chloé, il faut vraiment être quelqu’un.

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