CONFESSIONS D’UN PERVERS POLYMORPHE

par Alexandre St-Amour
visuel par Célia Marquis

Mon adolescence est un mythe scintillant dans la nuit. Sur la piste de la Rockette, pour la millième fois, je m’agenouille pour prier. Et toi, beauté saoule, tu me sanctifies.

Shooter par-dessus shooter, je finis par réaliser le chien andalou. Pour toi, je tranche mon troisième œil, j’aveugle mon sens commun.

La musique me ramène furieusement à tes hanches et je n’ai pas le temps de me demander si quelqu’un nous maudit en secret.

*

Au fond du bar, il y a cette mélancolie.

Elle m’est précieuse parce qu’elle ne prétend pas se donner en spectacle. Elle absorbe la lumière rousse de ta chevelure et rend justice au désir de feu que j’ai pour toi.

Toi et moi dans ce bar. Ma puissance virile qui se heurte à ton girl power, ça fait tout beau dans l’obscurité. La conscience aiguë que l’amour physique est notre seule issue nous protège de la complaisance.

Il y a de ces ambiances nocturnes où ta vie clignote pour moi. À ce moment précis, je rêve de chevaucher tes manques et de cravacher la fatalité. Ça viendra, mais je n’y suis pas encore.

En te frenchant, j’ai attrapé ce virus qui me force à déconstruire le storyboard. Pendant que mon ego est parti fumer en bas, je danse autour de toi pour te comprendre. Je suis content, je n’y arrive pas.

Tu sais pourquoi j’aime ton opacité, au fond ? Parce qu’elle me rend libre de choisir, entre le feu et le fun, entre mon sens du rituel et la joie de me perdre. J’ai envie de nous, comme une bombe qui détone sans bruit.

Au milieu du chaos, je m’enivre de ces paroles que tu ne m’as pas dites. Tu échappes à la trivialité du désir parce que je t’imagine au lieu de simplement te regarder. Plus tard dans la ruelle, ton attirance boomerang sera décuplée par mes idées de mauvais garçon.

J’aime être vulgaire passionnément, mais seulement au moment où tu me demandes de l’être : « Salope de garce ». Ta vulgarité, je la chéris, comme si c’était la mienne. D’ailleurs, c’est la mienne, my Love.

*

Femme, tu fais partie de ma tribu.

Il y a ceux qui comme nous vivent dans le danger de la nuit et qui sont parfois grossiers.

Et il y a ceux qui créent des blogues. Figure hermaphrodite parfaite, à la fois l’image et son commentaire, le photographe-blogueur se trouve toujours à l’abri du vulgaire.

Tous ces corps à capter, tous ces modèles à imiter. Toutes ces filles, tous ces gars, si suggestifs sur les photos. Beau, beau, beau. Belle, belle, belle.

Si nos vies pouvaient avoir la plus belle soundtrack, avoir la plus belle mise en scène, nous serions heureux. En apesanteur, toujours le bon mood, toujours la bonne pose, nous serions des Dieux.

Mais il y a la faille. L’intervalle infime entre les buzz égotiques de notre système nerveux et la preuve technologique de nos besoins inassouvis. Une faille, je te dis. Et ton blogue n’y peut rien.

Nous nous défendons toujours en retard contre nos propres fantasmes. La culpabilité de n’être pas une inspiration. Des junkies amoureux de leur propre manque.

*

« Plow me with your monster tool », me dit-elle.

Je ne bronche pas. Ce ne sont pas les mots qui font l’obscène, c’est l’intention juste derrière. Et comme je sens la parodie, l’intelligence, le désir pornographique déguisé en citation, je me déshabille.

« Ton style, c’est ton cul », me dit-elle encore. Dois-je me plaindre d’être un homme-objet ? Dois-je me plaindre d’avoir une amante qui sait ce qu’elle veut ?

J’accepte très bien la vulgarité dont je suis le héros.

Après l’amour, cette image m’obsède : la vulgarité, c’est le bas blanc de l’âme. Le détail, l’inconscience, qui fait la différence entre un homme et un cliché.

Mais c’est toi qui es souveraine, quand tu me réponds : ce que tu trouves vulgaire, c’est le lapsus de ton ego, le rêve brisé de ta conception de la beauté, de la fidélité à ton « style », ce style que tu arbores comme un brevet d’existence.

*

Des fois, pour me protéger, j’aime bien aimer ce que tout le monde aime. Ça me repose. Ça me permet de mieux me comprendre, par la négative. Tsé, je me pratique, je regarde longtemps toutes les photos Instagram…

On ne résiste pas à l’appel enchanteur du stéréotype. On oublie ce détail mais, aux yeux des autres, on représente toujours quelque chose d’autre, qui nous échappe et qui nous réduit à être notre propre caricature.

Je voudrais bien pouvoir rendre justice à l’authenticité des gens. Mais surgit alors une sensation bizarre qui s’insinue dans ma psyché, une croyance qui s’accroche à mes scrupules et qui me souffle à l’esprit : les gens sont uniques, comme tout le monde.

C’est pour ça que nous apprécions toujours la vulgarité d’autrui. Elle nous est nécessaire. On compte beaucoup sur elle.

(À mon corps défendant, je suis obligé de l’admettre : le jugement, c’est très bon pour la santé.)

*

La seule qualité véritablement érotique, c’est la souplesse. C’est de passer de l’idéal au vulgaire, du vulgaire à l’idéal, en se jouant du kitsch qui les accompagne fatalement tous deux.

Jouer. Avec les identités, avec les situations, avec les mots. La Séduction. Le Rythme. La Danse.

Être soi-même mène parfois aux pires excès. Je ne comprends pas, d’ailleurs, les gens qui se conforment en tout temps à leur identité sociale.

« Sors de toi, man, et tu seras un meilleur amant. »

D’ailleurs, le maelström de mes possibles dévierge violemment le bloc opaque de mon identité, et j’emmerde tous ceux qui ne savent pas me lire.

Être obligé de se présenter, de se justifier, de se vendre, c’est déjà bien assez pour s’humilier. Tout est speed dating dans ce monde confit de critères de sélection.

À cette jeune femme froide comme une carte de mode, et qui distille un ennui digne d’un récital de poésie, je dis :

J’aime l’instabilité, la séduction, le rock. Toi ?

(Si tu aimes Wes Anderson et Frédéric Beigbeder, au moins, ne t’en vante pas.)

*

La vulgarité du temps présent s’oppose à celle que je sens être la plus proche de moi. Une vulgarité contre l’autre.

Ça manque de vrai libertinage, cette vie. L’éloge du caprice. Luxure des sentiments. Intelligence des couilles.

J’aime regarder sous ta robe à volants lorsque tu te balances sur ton escarpolette. J’ai l’impression que mon désir d’un autre siècle s’autorise d’une plus haute raison.

Le cul a ses raisons que le cœur ne connaît pas.

Il me semble que les jouissances qu’on vole à la nécessité des échanges et aux facilités de la routine sont les seules qui en valent la peine. D’ailleurs, il me semble que c’est exactement ce pour quoi tu me plais tant : tu n’étais pas prévue.

Tout ce qui se conquiert échappe à la mort programmée. Toi et ton caractère revêche. Moi et mes prétentions. Tout ce qui est l’objet d’une lutte ne peut être vulgaire.

Notre corps qui fait monter le suif du plaisir. Le sang qui me monte à la tête. Et je perds de vue ton épaule au moment même où je me concentre sur cette sensation subsaharienne qui coule sur ma queue.

Mais tu as raison, l’amour physique n’est pas que le frottement voluptueux de deux intestins.

Le véritable amour émanera toujours de la générosité du vice.

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