BIENVENUE AUX DAMES

par Lalou Rousseau
visuel par Clara Palardy

Une fillette a cinq ans. La maternelle j’imagine, tout au plus. Elle porte une robe bleue à motifs rouges, si je me rappelle bien.
« Pourquoi tu portes une robe ? T’es un p’tit gars !
– Non, j’suis une p’tite fille…
– Bin non, tu peux pas porter une robe, t’es un p’tit gars !
– J’suis une p’tite fille ! »

Une fillette a huit ans. Elle prend des cours de natation au centre sportif universitaire le plus proche. Elle porte un étrange costume, officiellement « de fille » (le magasin de costumes le dit), mais officieusement hybride, comme ceux des haltérophiles : une pièce, des bretelles, et deux pattes qui descendent à la mi-cuisse. On remerciera la génitrice. Ou sa précoce audace, qui sait. Si je me rappelle bien, on ne lui a jamais imposé d’accoutrement spécifique. « Pourquoi tu sors du vestiaire des filles ? T’es un p’tit gars !
– Non, j’suis une p’tite fille…!
– Bin non, tu portes un maillot de gars, t’es un p’tit gars ! Ha ! Tu t’es trompé(e) de vestiaire !
– Maman, je veux un nouveau maillot. »

Elle ressentait toujours un malaise lors de ses visites chez le coiffeur. C’est peut-être la raison pour laquelle elle n’y retourne plus depuis longtemps. Elle se souvient du visage d’Aldo, qui lui promettait de ne pas les couper trop courts, et de son inévitable déception, une fois débarrassée du tablier noir et humide. Le boucher du coin a même baptisé un sandwich en son honneur, Aldo : double jambon, double fromage. Peu importe.

Une fillette a treize ans. Ingrat. Le collège privé, son uniforme, sa préférence des pantalons à la jupe dite écossaise. Elle n’a jamais été vraiment à l’aise en jupe écossaise. Surtout quand ses collègues, peut-être déjà plus à l’affût des règles du jeu social qu’elle, échappaient volontairement leur coffre à crayon au milieu de la salle de récré pour mieux le ramasser sans plier les genoux. Bref, ça faisait longtemps qu’elle n’y était pas allée, mais elle revenait justement de chez Aldo.
« Bon ! Là, t’as vraiment l’air d’un gars ! »
Elle rougit, puis se dit que ça suffisait.

Une fillette a vingt ans. C’est samedi soir de débauche, à l’époque où elle n’a pas encore compris que le boulevard St-Laurent est infréquentable le week-end. Elle ne compte plus les fois où elle y a mis les pieds, et les récits se chevauchent allègrement, mais il y a toujours un mec à 3h30 du mat pour lui dire :
« Eille, tsé, j’ai vraiment rien contre ça, mais… T’es-tu lesbienne ? »
Et elle ne sait plus quoi lui répondre. À part LINOLEUM FLOOR, LINOLEUM FLOOR.

Et il y a toujours un char qui passe, avec des gars à casquette dedans, pour leur crier, à elle et à sa complice blonde : « LESBIANS ! »
Ou c’est peut-être la fois où l’auto était stationnée, et où le gars qui aurait autant dû ouvrir la gueule qu’obtenir son permis de conduire lance par la fenêtre, entre deux rires étouffés : « Are you guys lesbians ?! »
(On remarquera que la langue anglaise prévaut au coin des rues des Pins et St-Laurent, à ce moment bien précis où le temps est suspendu.)

La fillette s’approche, saoule et passive-agressive, tentant d’empêcher la voiture de démarrer : « Tu nous demandes ça parce que j’ai les cheveux courts ? Non, sérieux, arrête, je fais une étude sociologique. Est-ce que tu nous demandes ça parce que j’ai les cheveux courts ? Pour vrai, j’aimerais vraiment ça avoir une réponse. »

Une fillette a vingt-quatre ans. Malgré tout et malgré elle, elle entretient son immanente ambiguïté. Elle se camoufle, se sabote, se moque. Elle regarde les gens de haut en bas puis dans les yeux, elle se targue de pouvoir changer le mécanisme d’une chasse d’eau, plier aux amours impossibles et lire Derrida.
La fillette descend de l’autobus un soir d’automne, tandis que sa complice blonde s’effondre, en larmes, puis dans ses bras. Elle la tient par l’épaule, elle a la taille idéale. Un anonyme alcoolique passe, maugrée tout haut, titube jusqu’à elles et les accompagne dans leur marche approximative.
« Eille les filles, j’ai trouvé une bague à terre, c’est-tu à vous ?
- Euh, non. Écoutez, vous nous dérangez là, on est un peu dans un moment…
- Ça m’dérange pas pantoute ! J’sors de prison, j’ai tué du monde, moé. Des lesbiennes, ça m’dérange pas pantoute. M’dérange pas, moé, des lesbiennes. J’ai tué du monde, j’t’ouvert d’esprit ! Toute façon, si ça m’dérangeait, j’vous pèterais a’yeule. »
Cette fois-là, elle a beaucoup ri. Après avoir tourné le coin de rue.

Elle s’était récemment décidée à retourner chez le coiffeur après quelques années de boycott. Une place hipster-chic où tu paies pour le café qu’on t’offre mais que tu ne prends pas. Elle donne carte blanche, quelque chose de pas compliqué, qui va avec sa tête. Quand la coiffeuse lui avoue qu’elle aussi, elle s’est tannée de perdre une heure à se raidir les cheveux tous les matins, la fillette sait que son interlocutrice n’a rien compris. Elle analyse les mèches de celle entre les mains de qui son destin capillaire tient, lui fait un commentaire sur les faux ongles de ses index qui sont tombés, apparemment. Elle toise la cliente voisine qui, trente-deux ans, condo à l’Île-des-Sœurs et veste sans manche en faux poil, fait teindre ses quatre cheveux blancs. La cliente précédente était sensiblement du même genre (d’ailleurs et par hasard, elles se connaissaient); elle avait les sourcils teints trop larges et un garçon de seize mois.

Le tablier noir tombe, la fillette doute. C’est au moment où Martine lui offre un pot de pommade à dix-neuf quatre-vingts dix-neuf qu’elle a la certitude que les gens sont décevants.

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