[LA SCÈNE SE DÉROULE DANS UN LIT D'UN HÔTEL 5 ÉTOILES.]

par Charles-Antoine Blais Métivier
visuel par Julia Marois

Scène 1 :

Y : Chéri, tu dors ?

J : Non, je viens de me réveiller. Toi, tu dors encore ?

Y : Non, la guerre du Vietnam m'empêche de dormir.

J : Ne t'en fais pas ma belle, nous sommes en Amérique, nous ne craignons rien.

Y [À elle-même.] : Oui...

Scène 1.5 :

[À quelques kilomètres de là, à peu près au même moment, dans la chambre d'un appartement situé dans un quartier populaire, un personnage secondaire se réveille. C'est un homme.]

Scène 2 :

[De retour à la chambre d'hôtel. J est debout, nu, un combiné de téléphone à la main. Y est toujours au lit.]

J : J'avais l'intention d'appeler le service aux chambres et de nous commander deux déjeuners au lit.

Y : Oui, bonne idée, demande un blanc d'oeuf poché pour moi. Sans le jaune, c'est trop gras. Avec des rôties de pain de blé entier. Sans beurre !

Ah ! Et un mimosa aussi !

J [Soudainement contemplatif.] : Oui, ma douce... Tu as vu le temps qu'il fait ?

[Il fait jour, le soleil de midi plombe dans la chambre d'hôtel. J et Y s'arrêtent un instant pour contempler les jeux de lumières qui traversent les rideaux de dentelle. Ils sont transcendés. Au téléphone, le commis de la réception de l'hôtel lance des « Allô, il y a quelqu'un ? », mais J n'entend rien.]

[Si le metteur en scène le désire, il peut introduire à cet instant un passage d'une pièce de cithare de Ravi Shankar. Cette ellipse peut durer entre 25 secondes et 8 minutes.]

J : Que dirais-tu, ma douce, si aujourd'hui nous faisions la paix sur Terre ?

Y [Pensive.] : Hmm. D'accord, mais tu crois que je peux rester en pyjama ?

Scène 2.5 :

[Le personnage secondaire est assis dans sa cuisine et mange un oeuf façon miroir. La même routine rassurante depuis toujours. L'homme vit simplement, il est journaliste à la pige et, comme chaque matin, il guette le téléphone qui pourrait sonner pour lui annoncer un contrat. Puisque cette histoire le nécessite, le téléphone sonne.
(Dring.) L'homme répond et, comme de fait, obtient son premier contrat de la journée.]

Scène 3 :

[J et Y sont au lit devant leurs déjeuners. Y contemple son repas et semble avoir perdu l'appétit.]

Y : Tu crois qu'ils ont fait quoi du jaune d'oeuf dont je n'ai pas voulu ?

J : Ils l'ont jeté probablement...

[Y se mord la lèvre de culpabilité, elle est frappée d'une prise de conscience subite.]

Scène 4 :

[La chambre d'hôtel est maintenant remplie de journalistes et d'équipes de télévision, venus témoigner de la sérénité du couple. J et Y se trouvent toujours au lit, vêtus de grands pyjamas de lin blanc. J signe des autographes alors que Y sourit aux caméras en faisant le symbole de la paix avec sa main. Le journaliste à la pige est là pour couvrir l'événement.]

J [Pris d'un élan d'émotion en s'adressant aux journalistes.] : Aujourd'hui, mon épouse et moi avons décidé de faire la paix sur Terre et de vous convier à notre prise de position catégorique. Nous comptons sur l'appui des médias pour diffuser notre action à forte teneur politique, en espérant qu'elle fera cesser toutes ces tergiversations inutiles entourant la Guerre du Vietnam. Des gestes concrets doivent être posés afin de condamner le massacre de la population civile du Vietnam ! Mon épouse et moi croyons fermement que la tenue d'une conférence de presse à partir de notre lit d'hôtel ralliera la masse populaire à notre cause.

Y : Yes, exactly! Peace on Earth!

[J et Y s'embrassent, mettant aussitôt fin à l'entrevue. Le journaliste se retire, visiblement ébranlé par les propos de l'illuminé personnage. Tout le long du trajet vers chez lui, il se questionnera sur les répercussions à long terme de la bulle médiatique créée par J et Y.]

Scène 5 :

[La scène se déroule le lendemain, dans la cuisine ensoleillée du personnage secondaire. L'homme est assis devant sa machine à écrire (l'ancêtre du laptop) et s'apprête à écrire un article sur J et Y.]

[L'homme est incapable de réfléchir. Divisé entre la teneur politique et artistique de l'action de J et Y, l'homme ne peut écarter ses soupçons malveillants vis-à-vis la performance des deux artistes. Un point de presse en pyjama tenu dans une chambre d'hôtel cinq étoiles. Vraiment ? Et si tout ce manège n'était destiné qu'à réanimer les carrières croulantes de J et Y ? L'homme est incapable de camper son opinion vis-à-vis cet événement à la forme des plus indécidables et décidément postmoderne...]

[L'homme quitte sa machine à écrire et se dirige vers sa cuisinière afin d'y préparer son oeuf façon miroir.
Comme hier, et comme avant-hier, le personnage secondaire dépose sur la cuisinière une petite poêle de fonte dans laquelle il fait fondre un morceau de beurre. Tranquillement. Distraitement, l'homme sort un oeuf du réfrigérateur et fait craquer sa coquille sur le rebord de la poêle.
L'oeuf se vide sur la surface grésillante et l'homme constate quelque chose d'inhabituel qui prend soudainement une connotation particulière.
Sous ses yeux, un oeuf à deux jaunes le dévisage.]

L'œuf : Pis toi, tu penses-tu que c'est de l'art, tout ça ?!

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