POUR UNE CINÉPHILIE NON BOHÈME

par Romain des Littions
visuel par Sandrick Mathurin

« Jeff: Well, that's fine, Stella. Now would you fix me a sandwich, please?
Stella: Yes, I will. And I'll spread a little common sense on the bread. »
Extrait d'un dialogue de Rear Window

Mettons les points sur les i. Si le cinéma a souvent mis en scène un bestiaire de personnages dandyesques, désinvoltes (bref, bohèmes), ce caractère de ses mises en scène me happe beaucoup moins que la désinvolture en l'occurrence tout aussi « bohème » avec laquelle certains cinéphiles tendent à s'approprier leur objet d'amour.

Car à force d'observer le microcosme féru de « culture cultivée » qui m'entoure, je constate que celui-ci semble engendrer dans son sillage deux types de cinéphiles : celui qui pénètre dans un film avec la déférence du pèlerin qui foulerait le plancher de la Sagrada Familia et le « cinéphile bohème », mécréant dont la désinvolture adopte le 7e art comme une énième corde à son arc.

C'est ce bien triste sire qui fera l'objet de ma présente diatribe.

Ce genre de « bohème », vous l'avez probablement croisé dans beaucoup de soirées, il aime le cinéma comme mille autres choses. Malgré toutes ses bonnes intentions, il est celui qui désacralise tout et dont l'aisance sociale multiplie les opinions sur mille et un sujets, plus ou moins éloquemment défendues par une faconde néanmoins mystificatrice d'auditoires crédules.

Il est celui qui me semble être le plus responsable de l'entretien d'un certain malentendu sur le cinéma, médium dont le caractère démagogique généralement accepté démontre à bien des égards une certaine résistance à l'intellectualisation.

Ceci m'amène à constater que cette scission trouve même son pendant chez les non-cinéphiles, encore plus particulièrement lorsqu'ils sont confrontés à des étudiants en études cinématographiques, ces oiseaux rares dont je fais partie qui ont choisi l'option masochiste du suicide financier planifié sur trois ans. On les nommera les filmstudieux.

Ce filmstudieux essuie plus souvent qu'autrement deux questions :

- Un filmstudieux, de kossé que ça mange exactement en hiver ?

- Le petit Dolan, qu'est-ce que vous en pensez ?

[Pour ma part je n'ai que de bon mots qui seront, j'imagine, l'objet d'un autre papier.]

Dans le spectre de cette non-cinéphilie, on retrouve ceux qui, faisant le mea culpa d'un amateurisme assumé, préfèrent nous laisser le soin de les extirper du bourbier dans lequel ils se sont aventurés. Pour ceux-là, le cinéma est une science qui mérite pleinement d'être étudiée, de la même façon qu'ils accepteraient plutôt mal que M. Tartempion puisse questionner les bien-fondés de l'exposé d'un physicien sur la poussée d'Archimède. À l'autre extrême, il y a encore un non-cinéphile bohème qui, avec une fruste autorité, relègue au rang de présomption toute potentielle élaboration d'une doxa autour du cinéma, claquemuré dans son misérabilisme intellectuel.

La question qui me taraude est celle-ci : pourquoi peine-t-on à s'octroyer le droit de parler haut et fort de cinéma en public ? Je dis cinéma, mais il pourrait être tout aussi bien question de mille autres sujets plus « délicats » que l'on réserve à la confiance de nos intimes qui n'assimilent pas le courage de nos opinions aux inconscientes énormités de la bêtise. Serais-je utopiste de me demander pourquoi l'encanaillement des lieux publics ne converge-t-il jamais (ou très rarement) sur des échanges autres qu'insipides où les gens posés préfèrent réserver la « qualité » de leur verbe à des lieux « privilégiés » ?

Une connaissance m'a gentiment dit récemment que je m'adressais trop souvent aux mauvais interlocuteurs (lire : je surestime mon auditoire). Si être le même avec tout le monde n'est pas de mise, on se plaît néanmoins à croire qu'on aime bien les gens intègres.

Pour ceux qui y voient encore l'expression de ma proverbiale mauvaise foi, mon questionnement est bien sûr à double sens : pourquoi le discours « universitaire » (au sens propre comme figuré) est-il si souvent imperméable à la décontraction d'un discours un peu plus aéré ? Certes, le mandat du « scholar » n'est pas celui de vulgariser… Mais pourrait-on aujourd'hui parler le plus sérieusement de cinéma sans qu'on ait l'impression qu'on pète plus haut que l'trou ? De la même façon, peut-on être limite « cool » dans un corridor académique sans voir son discours réduit à la gaudriole vulgarisatrice du bohème ? A-t-on le droit d'être universitaire et « sexy » ? Peut-on arborer l'uniforme du Canadien de Montréal et s'appeler P.K. Subban ? Peut-on domestiquer une passion sans la brider ?

Au reste, si l'intelligence se mesure pour plusieurs à la « capacité d'adaptation d'un individu » et à « l'importance de savoir faire la part des choses », tout ce que je viens de coucher sur papier ne serait que conjectures et vœux pieux d'un idéaliste en manque d'attention.

Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées ?

Remarquez qu'au moment où je parachève ces lignes, mon fil d'actualités Facebook me laisse sur le statut d'une amie :

« Sorry… mais c'est le moment de la soirée où je lance mes notes de cours au bout de mes bras et je m'installe devant un film. »

Suite à ces remarques (quasi obscurantistes aux yeux du filmstudieux), force est d'admettre que je devrai me résigner à mettre un peu d'eau dans mon vin. Je proposerai ainsi au cinéphile bohème l'alternative mitoyenne du cinéphile mesuré. Celui qui, au sectarisme d'une thébaïde faites de dvds, sait opposer le bon goût de la vie en communauté.

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