LE MOUVEMENT DE TON BASSIN QUE J'ESSAIE D'ATTRAPER SUR PAPIER ET AUTRES PROBLÈMES

par Mathilde Savard-Corbeil
pour GDL & DLV
visuel par Audrey Belval

Elle était définitivement fatiguée d'avoir autant fait la fête depuis son retour. Elle savait qu'elle avait beaucoup de travail à accomplir. Qu'elle devrait s'isoler. Que, pour quelques temps, ça ne se passerait qu'entre elle, sa tête, ses mains qui bougent, qui s'énervent sur le clavier, et l'ordinateur. Et ce sera tout. Aucune autre relation, aucun autre mouvement. Seulement la tentative très sérieuse et complexe d'essayer de traduire son esprit en mots, de transformer les pensées en langage. Cette tâche obscure prenait ici un sens absurde puisque le temps jouait contre elle. Une course effrénée parce qu'elle ne sera pas là longtemps, et qu'elle savait qu'elle ne pourrait pas accomplir tout ce qu'elle voulait faire. C'était joué d'avance. Et cela l'enrageait parce qu'elle détestait toute forme de prédéterminisme.

Pourtant la tension était bel et bien réelle. À chaque minute, son corps hésitait. L'appel du Kir Royal. Écrire une autre phrase. Se questionner sur le sirop aux cassis ou aux pêches. Se demander si la forme verbale pronominale infinitive est adéquate à l'enchaînement du prochain paragraphe. Il s'agit là d'une double pulsion omniprésente et continuelle. La lutte interne semble infinie et irrésoluble.

Elle était loin d'être la seule à être prise dans ce piège. Parce que ça n'en était pas vraiment un au bout du compte. C'était seulement le problème ontologique premier de la littérature. Et ceux qui s'étaient ouvert les veines à l'écriture avait dû faire face à cette tension. Électrique. Dans les airs. Tangible.

Parce que, quand elle y pensait sérieusement, c'était la littérature qui lui avait appris comment faire les choses qui désormais prenaient le plus de place dans son quotidien. C'était probablement William Burroughs qui lui avait donné envie de prendre de la drogue. Ernest Hemingway de cultiver sa cirrhose du foie. Samuel Beckett de vivre dans une autre langue que la sienne. Gertrude Stein de faire des cunnilingus. Le Nouveau Roman de vivre à Paris. Hervé Guibert de faire de la photographie. Et elle se posait toujours des questions sur la pertinence de La vie sexuelle de Catherine M. Comme tout le monde finalement, mais bon.

Si la littérature était la vie dans une forme pure, le moment d'écriture, lui, était celui qui était le plus loin de la vie. Elle se regardait, figée devant son ordinateur, à réfléchir et à enchaîner les voyelles et consonnes, et, s'il y avait bien une chose qu'elle ne faisait pas pendant qu'elle écrivait, c'était bien vivre. Comment la littérature pouvait-elle lui avoir appris autant alors que tous ces écrivains avaient dû poser leur cul durant un moment suffisamment long pour mettre au point ces histoires plus extraordinaires les unes que les autres ? Comment avaient-ils été capables de conjuguer deux activités si opposées ? Comment avaient-ils pu survivre à ce combat sans fin contre soi-même ?

Elle en avait discuté avec son amant, qui, lui aussi, se trouvait dans un autre type de tension tout aussi problématique. Il lui avait dit que ce qu'elle créait devait avoir pour but : l'Art. L'art comme forme spirituelle autonome et comme réponse ultime. Dès lors, sa vie ne devait plus rien avoir à faire avec ses écrits. Que la séparation était peut-être un tour de force lorsque venu le temps de s'y mettre, mais nécessaire à tout sérieux créatif. L'art pour l'art prêché par un fan de Philip Roth - premier à réfléchir sur l'écriture, certes, mais qui finit aussi toujours par écrire sur lui-même et sur sa propre vie, peu importe le pseudonyme.

C'est peut-être finalement parce que la seule chose intéressante consiste en cette tension, justement. Les écrits qui ne bougent pas, qui ne sont pas absurdes, qui n'essaient pas de questionner ton père ta mère ta grand-mère ta récente baise et tout ce que tu penses d'eux et de toi-même, sont beaucoup trop facile d'approche. Parce que oui, si on retourne chez Maurice Blanchot, on comprend que si la littérature doit être une chose bien précise, c'est qu'elle doit être difficile. Difficile pour le lecteur qui doit chercher les clés interprétatives. Un corps à corps herméneutique toujours plus intense. Mais finalement, tout aussi difficile pour celui qui écrit. Parce qu'il est pris entre vivre et penser. Entre une accumulation d'évènements et la suspension du temps. Triste vie de bohème rangée et discipline qui éclate à tout moment au profit des dérives nocturnes aux dérapes improbables. Elle savait qu'elle était prise, et, aussi claustrophobe fut-elle, elle savait aussi qu'elle ne pouvait pas s'en sortir.

Elle n'avait donc qu'une seule envie, soit ne plus jamais sortir de son lit. Ne pas choisir son camp. Parce que le monde ainsi viendrait à elle. La rejoindre sous les draps où réfléchirait l'impression directe, la trace froissée du vécu sur l'écrit. Et les jours s'enchaîneraient simplement. Le monde en ressortirait intact, probablement.

Réussir la cohabitation de ces mondes se présentait alors comme le seul objectif à atteindre. La possibilité même puait l'échec, bien sûr, et l'effort à investir lui semblait déjà perdu. Les mondes s'enchaînent-ils toujours, vraiment ? Pourquoi ne pas tenter la superposition pour dépasser l'impossible tension ? La mettre sur papier, rendre le double réel. Faire une surimpression photographique. Parce qu'elle savait que ses fantômes étaient aussi les vôtres.

« Nous ne savons pas, en vérité, ce que sont les mondes ni de quoi dépend leur existence. Quelque part dans l'univers est peut-être inscrite la loi mystérieuse qui préside à leur genèse, à leur croissance et à leur fin. Mais nous savons ceci : pour qu'un monde nouveau surgisse, il faut d'abord que meure un monde ancien. Et nous savons aussi que l'intervalle qui les sépare peut être infiniment court ou au contraire aussi long que les hommes doivent apprendre pendant des dizaines d'années à vivre dans la désolation pour découvrir immanquablement qu'ils en sont incapable et qu'au bout du compte, ils n'ont pas vécu. »
Jérôme Ferrari, Le sermon de la chute de Rome.

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