LE CUL DANS LE FAUTEUIL ET LA TÊTE DANS LES NUAGES

par Benoit Rose
visuel par Maxime Brouillet

Quand le chanteur Vic Chesnutt s'est enlevé la vie, en décembre 2009, la chanteuse Patti Smith s'est exprimée ainsi : « Il possédait une énergie surnaturelle […]. Il était entièrement présent et entièrement ailleurs. Un ailleurs mystique. Un enfant et un vieil homme, comme il se décrivait lui-même. Avant de faire un album, j'étais un vagabond, disait-il. Maintenant il est en vol, vagabondant autour, au-delà de la petite chambre. Avec sa voix d'ange. »

Sa voix d'ange je l'entends, si douce et délicate, sur We Hovered With Short Wings. Et puis sur Fodder On Her Wings, écrite par Nina Simone. Il aurait tant aimé avoir la voix de Nina Simone. Et je l'entends résonner, belle et puissante, sur Glossolalia. Sur ces images néerlandaises que je regarde souvent, il est là, assis dans son fauteuil roulant, les yeux perdus dans de lointaines échappées magnifiques, et il chante cette chanson de façon si remarquable, me semble-t-il, brandissant bien haut la mélodie, faisant vibrer chacun des mots de sa poésie noire, que pendant trois minutes, son triste chant folk me semble transcender toutes les misères de la condition humaine.

« A sword in the sunlight
Thrashing and flashing
Glossolalia »

Car l'homme savait s'élever au-dessus de sa chaise. « Tout le monde fait une fixation sur mes jambes, mais pas moi, confiait-il au journaliste Emmanuel Tellier en 1995. Mes jambes ne sont pas le centre de ma vie. Mon cerveau, lui, est en parfait état. Je n'ai pas besoin de marcher pour voyager. Je peux rester ici, dans cette pièce, et entreprendre des voyages extraordinaires. » Quand on a les pieds en compote, il ne faut pas regarder ses pieds. Il faut regarder la lune. Quitter le sol.

J'étais plongé hier dans L'énigme du retour, ce roman écrit par Dany Laferrière, jusqu'à ce que je tombe sur ce court passage qui m'a aussitôt ramené à mes réflexions concernant la trajectoire de Vic Chesnutt.

« Je regarde mon pauvre corps couché
sur ce lit d'hôtel en sachant
que mon esprit vagabonde
dans les couloirs du temps. »

Sur ce lit d'hôtel, c'est lui que je vois. Chesnutt. Je vois son corps blessé et endolori, et j'imagine son esprit errant dans les couloirs sombres de ses souvenirs de jeunesse. Je l'imagine se souvenir de son enfance à Pike County, dans les profondeurs géorgiennes du Sud des États-Unis. Un « trou à rats », selon ses propres termes. Il a dû résister très tôt aux assauts répétés d'un conformisme aliénant. « Je me suis toujours senti exclu de l'univers des rednecks, a-t-il déjà affirmé, ce monde clos, xénophobe et méprisant l'art. Quand j'étais gamin, ils me prenaient pour un taré. Et moi aussi je me croyais fou puisque je n'étais pas conforme à la norme. Vers 10 ans, je n'ai plus eu qu'une idée en tête : quitter la ferme de mes parents, trouver un peu d'oxygène. »

Entre deux raclées dans la cour d'école, le garçon sensible et créatif qu'il devait être s'évadait déjà dans ses chansons, mais aussi dans la nature, dans les forêts et les hautes collines, au bord des lacs, avec ses chiens et ses fusils. Je le vois courir librement, et j'entends Splendid.

« In the pasture we run free
By the spring creek we lie down
In the pine thicket we are pricked
In the dry wash
We come across an incomplete set of bleached bones
Splendidly full of life
Wandering the countryside »

« Je regarde mon pauvre corps couché. » Je vois Chesnutt étendu sur son lit d'hôpital, après son terrible accident de voiture. Quatre mois passés allongé, sans pouvoir bouger. Le cou rompu. Pauvre corps couché. Il a dix-huit ans et se remet douloureusement en question. Son esprit erre dans les couloirs sombres de sa conscience. « Par ignorance ou par dépit, j'avais adopté la panoplie complète des tares du Sud : l'apathie, le racisme, la lourdeur. Il faut dire que l'endroit où j'avais grandi n'encourageait pas vraiment à penser par soi-même. Je m'efforçais de trouver tout ça naturel. Mais en fait ça me minait, ça me dévorait. J'ai mis du temps à comprendre combien j'étais stupide et dans l'erreur. Un jour, je me suis pris tout ça de plein fouet, dans toute sa pitoyable horreur, dans toute sa bêtise. C'était à l'hôpital, après mon accident », racontait-il en 1996 au journaliste Richard Robert.

À dix-huit ans, éjecté du chemin sordide des rednecks, le cœur de Vic Chesnutt s'est arrêté de battre pendant dix minutes. J'entends Debriefing.

« When I stop breathing
And my poor old heart finally gives out
I will spend eternity
Debriefing, debriefing, debriefing, debriefing »

Je vois ensuite ce pauvre corps couché dans la rue, les jambes immobiles et le cerveau imbibé d'alcool. J'imagine Chesnutt regarder les étoiles à Athens, là où la vie bouillonne, là où il démarre une nouvelle vie après sa convalescence. « J'étais à la poursuite de mon rêve de bohème. Je suivais mon instinct d'artiste : vivre avec trois fois rien. Vivre pour l'art, la littérature, la poésie, la peinture, la musique. » Pour lui, c'est un peu Montmartre, à Paris, au début du dernier siècle. C'est la grande bouffée d'air frais. Téméraire et excessif, il entreprend son émancipation dans une certaine violence. Figure noire et grinçante, guitare à la main, il se brûle les ailes et se pète la gueule, semble-t-il.

« Puisque je ne pouvais plus être un homme, autant être un monstre, confiait-il. Je voulais moi aussi être un poète qui mène une vie de bohème et se bourre la gueule toutes les nuits. Être ces types qui trempent dans le caniveau tout en pensant à la façon dont tourne l'univers. Le cul dans la boue et la tête dans les nuages… […] Il m'arrive de penser à ces années-là avec tendresse. Mais il me suffit alors de regarder ce qui m'arrive aujourd'hui pour évacuer toute forme de nostalgie. […] J'ai connu des jours incroyablement tourmentés après mon arrivée à Athens. Je ne serais sûrement pas le même si je n'étais pas passé par là. À croire qu'il fallait que je fasse mon temps, mon sale temps. Je sais aujourd'hui jusqu'à quel seuil de douleur et de misère je peux aller. Ça m'a beaucoup appris. Ça m'a donné une sorte de patience intellectuelle. Ça m'a amené à l'idée qu'il faut savoir attendre longtemps avant d'obtenir le plus mince éclaircissement sur soi-même. »

« Aujourd'hui, je trouve qu'il est tout aussi amusant d'avoir le derrière dans un taxi ou un fauteuil d'avion… Du moment que l'esprit, lui, est toujours dans la lune », disait l'homme de tournées. Je revois cette courte vidéo où Chesnutt nous reçoit sur sa véranda, et explique qu'il prend constamment des notes pour des chansons, observant la vie se dérouler devant chez lui, dans les arbres et sur la rue. L'homme vagabondait sur sa guitare quelques heures par jour, fredonnant avec la passion, avec l'âme des survivants. Je le vois seul, sa tuque sur la tête, jouer et chanter Feast In The Time Of Plague, ou When The Bottom Fell Out.

Cet homme a vécu pour sa musique, si l'on en croit les gens de l'étiquette montréalaise Constellation. Et le jeu présent dans son écriture prolifique, soulignent-ils, constituait un pied de nez à une vie parsemée de sérieux coups durs. « Un authentique esprit indomptable. »

Un esprit indomptable au regard espiègle. Un dépressif à l'humour ravageur.

Les albums enregistrés à Montréal à la toute fin de sa vie, North Star Deserter et At the Cut, représentent pour moi deux bijoux organiques en clair-obscur, et pour plusieurs son travail le plus raffiné et inspiré. On l'y retrouve accompagné de fort belle façon par Guy Picciotto et la troupe de Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, notamment. « Cette rencontre a été déterminante pour moi car je vivais des moments difficiles, j'étais très déprimé avant de collaborer avec tous ces musiciens. Ça m'a donné un second souffle, beaucoup d'espoir », confiait-il au journal Voir en octobre 2009.

Deux mois plus tard, son amie proche Kristin Hersh tweetait : « Personne ne sait grand-chose : une autre tentative de suicide, ça regarde mal, coma. » Vic Chesnutt est mort le lendemain, le jour de Noël.

J'entends Nina Simone.

« A bird fell to earth
Reincarnated from her birth
She had fodder in her wings
She had dust inside her brains
She flitted here and there
United States, Switzerland, France, England, everywhere
With fodder in her wings
And dust inside her brains
Oh how sad
Oh how sad
Oh how sad. »

Pour les entretiens avec Vic Chesnutt :
Les Inrockuptibles N°62 - décembre 1995 par Emmanuel Tellier.
« Vic Chesnutt : la bête humaine », par Richard Robert, Les Inrocks, 27 novembre 1996.
« Vic Chesnutt. Victoire », par Patrick Baillargeon, Voir, 22 octobre 2009.

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