PETIT PAYSAGE DE FICTION

par Colin Zouvi
visuel par Olivier Gariépy

Et quand bien même vous seriez revenus, vous ne nous auriez pas trouvés.

Suivre la trace d'un fantôme. Il existe très peu de signes tangibles de nos passages. Quelques dates probablement inexactes, des ruines, des échos. Nous ne sommes pas de ces artistes observateurs, témoins méprisants élevés dans des tours d'ivoire. Nous produisons des réalités inexactes, approximatives. Nous demeurons infidèles à l'univers visible, mais loyaux à notre petit territoire de fiction, avec nos chiens et nos masques, nos bottes et nos rêves, nos chemins et nos glorieuses escales. Nous sommes parmi vous.

Si vous le voulez bien, nous nous matérialiserons sous vos yeux. Le jeu est simple : accordez-nous votre regard le plus empathique, et nous accepterons de n'être très exactement que ce que vos yeux choisissent de voir : reflet, artiste, sacrifié, passage, terre fertile, femme-serpent, champs de bataille, pleine lune. Nous souhaitons incarner le pont le plus commode et le plus solide, pour que puissent y passer sans détour les idées, les sensations et les images.

Nous emportons avec nous les décors et les costumes. Nous nous arrêtons dans les gares et les ports pour vous jouer des pièces de notre composition. Nous faisons dos aux trains qui passent, nous nous produisons dans les attentes, les moments de grands et de petits départs, d'arrivées, de retours. Pour permettre un face à face entre ceux qui partent et ceux qui arrivent. Les spectateurs sont témoins de nos transformations et plongées, car bien qu'encastrés dans les paysages où nous jouons, nous ne cherchons pas à dissimuler les détails simples et nécessaires qui entourent la création. L'acteur est dévoilé entièrement.

Les gens courent, les gens courent à toute vitesse, dans les gares, sur les chemins, toujours en transition. Nous pourrions briser la course folle avec des chansons et des galipettes, en vous donnant ce que vous voulez voir et ce que vous avez déjà vu… Mais nous n'avons pas envie de faire diversion. Nous préférons parler en notre nom, avec solidarité et engagement, avec notre voix, une voix étrange faite de toutes nos voix, une voix qui se disperse et qui dialogue. Notre théâtre est un rituel que personne ne prévoit et auquel tous participent, volontairement ou involontairement. Nous savons bien que certains passeront leur chemin, que d'autres s'arrêteront, mais que tous défricheront un petit territoire dans lequel nous pourrons poser bagages.

Nous ne souhaitons pas de place dans la marge ou l'avant-garde, n'offrons pas une version modeste des grands théâtres. L'essentiel de notre pratique se situe dans l'aménagement de territoires de fiction. Peu nous importent la modernité des idées, les progrès technologiques, l'enracinement, la promotion et les institutions. La vérité, c'est que l'idée de légitimité en art nous est étrangère. Que les pratiques émergentes, enracinées, nomades, sédentaires, emmurées et sauvages se caressent et se heurtent ! Notre théâtre n'est pas né de la revendication mais d'un désir de contact avec le monde, de dialogue et de don de soi. Par son existence, il ne peut que s'opposer aux grands théâtres institutionnels.

Nous avons pris la route pour conserver la vastitude des possibles. Parce que le monde entier a besoin de théâtre et que le théâtre a soif du monde, nous choisissons les lieux hors les murs, plutôt que les scènes hors le monde.

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