UNE CIGARETTE

par Lawrence Paul
visuel par Danny G. Taillon

Une cigarette. Mettre quelque chose dans son corps, quelque chose d'étourdissant, de gluant. Depuis le lever, la faim me tenaille et mon esprit vagabonde. Écouter de la musique pour faire passer le temps et pour changer. Un thé, noir, infusé à l'excès, chaud brûlant, avec un trait de liqueur de gentiane, décoction parfaite pour les matins froids. Froideur qui semble pénétrer ma cuisine et mon pull et mes bas de laine.

J'ai faim, mon frigo est vide et je me concentre sur mon désir profond de manger la plus simple interprétation d'un repas. Un oeuf, des légumes ou des fruits. That's it, juste de quoi déjeuner aurait été parfait. Le désir est un des piliers de l'âme et le désir de manger est d'autant plus puissant qu'il est primal. Je suis fasciné par cette sensation envoûtante qu'est la faim, qui gobe tous les autres problèmes. Rapidement, je m'habille et je sors, mes sens en éveil, comme si un vieux chasseur au fond de mon ventre était maintenant prêt à tout. Les flocons dans mes yeux, dans mes cheveux, la démarche lente, je parcours Montréal. Les odeurs m'assaillent, vives et fortes. Épices, ail, braises, toutes parties intégrantes de ma vitalité en veille qui n'en peut plus de vouloir exploser, de vouloir se nourrir. On m'avait dit qu'elle était insouciante, minimaliste. Qu'elle était suffisante. On m'avait dit que la bohème, c'était vivre de rien. Mais c'est plus fondamental encore. C'est quand on a rien qu'on atteint la bohème. Quand on n'a pas le sou, quand on n'a pas le goût.

Le vide dans mon estomac pousse vers la surface la vitalité venant du fond de mon corps. La faim est la composante essentielle de l'exaltation de la bohème. Le désir et aussi la violence induite par le manque imposent une urgence excitante et ce jeûne matinal me donne envie de toi. C'est une question d'extrêmes. Certains se souviendront de ma gourmandise mais comprendront qu'il n'y a que dans les sensations vécues jusqu'au bout que l'on trouve la félicité. Ainsi la bohème de ce matin froid était comme une transcendance momentanée plus qu'un style de vie. J'avais choisi de laisser mon désir monter jusqu'au rebord de mon être. Que mes yeux ne voient plus la neige grise du boulevard Saint-Laurent mais plutôt l'hologramme de mes désirs charnels, que mes oreilles n'entendent plus que les cloches des églises. Le pouvoir de contrôler mon corps par la raison donne aussi à la faim une certaine puissance.

Une cigarette. Le soleil du midi semble calmer ma grogne et dégèle mon visage. Tu n'es nulle part. La faim, courage du désespéré, nous sort de nos tranchées, nous pousse à explorer ce qui nous était auparavant inconnu. Les petits pains dans les vitrines semblent être un festin. Un poivron, une poire, tous les aliments sont estimés, respectés parce qu'ils sont porteurs de mon salut.

Tu sais, au fond j'ai encore quelques sous, je suis prêt pour le festin du guerrier. Une soupe brûlante, caldo verde comme Chez José, ranime mon corps. Le goût fumé du chouriço est rassurant dans cette soupe épaisse de pommes de terre et de choux. Sauvage et rassurant.

Ce matin j'étais la bohème, je t'ai cherchée comme j'ai cherché à me nourrir. Mes désirs étaient disparus et seul le besoin sublime subsistait en moi, rendant à la fois mon corps léger et violent. Rêve doux exalté par la limite physique atteinte, ton image, comme l'image de la richesse, comme l'image du banquet, comme l'image du voyage, du sable ou de la mer, était ancrée en moi. J'étais bohème parce qu'il n'y avait rien d'autre que moi-même et l'infini. C'est une méditation qui consiste à voir ce que l'on ne voit pas quand on a les yeux pleins, le ventre plein, les mains pleines. J'admire tous ceux qui se lèvent le matin bohémiens, ayant atteint cet état où l'infini subsiste comme une passion constante sans qu'ils aient besoin pour autant de jeûner ou d'avoir froid.

Peut-être aussi que ça vient d'ailleurs. Peut-être que c'est toi. Elles. Ils. Que la bohème c'est notre passion profonde. Notre désir primal, comme la faim, qui nous met en transe. Mon besoin de te voir, qui m'exalte.

On se voit bientôt, on verra.

J'ai faim, encore.

Fuck.

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