LE DILETTANTE

par Alexandre St-Amour
visuel par Olivier Gariépy

Chapeau haut-de-forme, monocle. Barbichette, col roulé. Jeans skinny, mèche bouclée. Moi, sans style.

Les Dandys ont cent visages.

Tu devines bien que je préfère le bohème qui ne se trahit pas. Qui ne se réduit pas à un style.

Fais-moi confiance.

Je serai celui qui te déroute. Viens vivre avec moi au fond du bois : au bout d'un moment, bien à l'abri du style, tu seras tellement « out » qu'on te croira à l'avant-garde.

Mon amour sans publicité effacera le réseau virtuel de tes réflexes stéréotypiques. Et nous pourrons commencer à exister.

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Surtout : ne pas trop travailler. Accepter la pauvreté du libertinage.

Se lever tard. Boire un deuxième café. Commencer un septième livre. Le laisser en plan. Se dire qu'il faudrait bien apprendre une troisième langue.

La beauté du geste suspendu. Le cœur « off beat ».

Faire l'amour l'après-midi. Au motel, s'il le faut ! (Ce n'est pas vrai que nos colocs entraveront notre épanouissement. Et c'est si agréable pendant que les cons travaillent.)

Écrire la nuit. Faire des excès calibrés. Alcool, séduction, drogue, en petites doses, souvent. Rester polyvalent, léger, oui.

Fuir la lourdeur, quelle qu'elle soit : bons sentiments, morale asphyxiante, pop psycho ingénue, ignorance crasse. Tout ce qui empêche la libre circulation des corps, des cœurs et des caprices.

Avoir des idées folles. Et ne pas les réaliser. En parler beaucoup, pour ne pas avoir à les réaliser. Se rendre compte qu'être « fou », c'est banal. Parachute, roadtrip (vers NYC à 4h du mat'), orgie.

Ne pas se rendre compte qu'on vieillit. Ou s'en rendre compte un peu beaucoup, mais s'en foutre avec délectation.

L'arrogance du moment présent, comme un paravent chinois devant la mort.

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L'élégance est beaucoup plus importante que la beauté.

L'élégance ne tient pas à un look, à un « body », mais à un je-ne-sais-quoi d'immatériel dans la posture, dans l'énergie, dans la démarche, dans la prise de parole.

Une désinvolture. Un panache indolent. Une assurance juvénile contre la banalité. Si la jeunesse est cet état naturel et inné de la bohème, il faut revendiquer sa science, pas son insouciance.

Je suis un spécialiste. Ça fait des années que je furète dans le bas-ventre de ta bibliothèque. L'art d'effleurer tous les sujets, en privilégiant le mouvement horizontal, plutôt que le vertical. Dans le lit, tiens, c'est parfait.

Ton corps me donne envie de vagabonder, d'arrêter de travailler et de me consacrer désormais tout entier au tourisme sexuel. Le slow sex permanent comme métaphore de notre bohème.

Tout demande du temps. Lire, l'orgasme, l'abandon.

L'élégance de vivre comme si nous en avions, du temps.

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Retour aux sources. Le bonheur comme un concept désuet. Le bonheur, devenu un impératif publicitaire, religieux. Insidieusement ancré dans notre culpabilité post-catholique, c'est notre seul but sur terre.

Beaucoup le vivent comme un corps étranger, toxique. Absents à eux-mêmes, ils végètent dans un matérialisme séquentiel. Le réflexe pavlovien est devenu réflexe « parce que je le vaux bien ».

Aujourd'hui, le temps est à la réalisation de soi. Impossibilité de ne pas faire de listes. Que me reste-t-il à accomplir ? Voyages, restos, projets fous, amours, bébés.

Être bohème mène parfois à être prévisible, à se réaliser dans le plaisir raffiné d'être comme tout le monde.

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Pourquoi mes amis sont-ils aussi malheureux ? C'est qu'ils s'acharnent à être uniques, à se croire eux-mêmes. Ils refusent de déjouer leur ego et se surprennent ensuite d'être leur propre parodie.

Une fille proche de moi s'est (encore) fait laisser par un autre gars et elle ne comprend pas pourquoi. Hey. Il n'y a rien à comprendre. Pattern, pattern, pattern. C'est d'ailleurs ce qu'elle dit : « c'est la faute au pattern-alisme ». Et je la console du mieux que je peux, même si ses larmes pèsent trois tonnes.

À l'autre bout du spectre, la stupéfiante gaîté de cet ami gay. L'impression qu'il ne s'arrêtera jamais de surfer sur les vaguelettes de désirs aussitôt comblés. Il reste en équilibre, longtemps, et défie par sa superbe les brisants amers de la déception. Je n'ai pas de nouvelles de lui depuis un moment. C'est étrange. Je me demande s'il est encore en vie.

Morale de l'histoire : les autres ne peuvent pas nous empêcher d'être malheureux, si l'on en a envie.

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Ton amour évoque cette complicité parfaite qui fait que je t'appelle « ma gypsy girl ».

Nous vivons ensemble dans le confort de l'insécurité érotique. Tu t'accommodes bien de ma libido et moi, de tes admirateurs.

Les rivaux ne sont jamais loin, et l'on doit justement rivaliser de courage pour te plaire, pour te garder.

Mathématiques de l'amour avec toi.

1+1= 3.

Il y a toujours quelqu'un qui traîne dans le décor et c'est encore la bohème. Se calmer, s'adapter, s'amouracher.

Tout est trip à 3, toujours. Or, depuis le temps qu'on en parle, il est de notoriété publique que ce triangle fantasmatique nous mystifie encore.

Quoi qu'il en soit, ma bohème exige que je me donne. Mais j'ai le choix. À fond. À perte. Ou à toi.

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Trois étapes faciles, pour pouvoir s'appeler « le Dilettante ».

Le savamment négligé, qui permet de débrailler ses cheveux et ses valeurs.

La guérilla culturelle, le combat du goût, qui consiste à lire ce qu'il faut voir et voir ce qu'il faut lire.

La révolution de soi. Mais ça, c'est difficile. Il faut se pratiquer. Aimer ce qu'il ne faut pas aimer. Aimer ce qu'il faut aimer, mais tout croche. Faire honte à ceux qui n'ont pas de goût. Aimer foutre le bordel. Aimer aimer, point.

Il faut à tout prix dépasser la pose, la posture bohème. Il faut aller au-delà de la provocation, de la feinte, du bluff.

*

Mais tu me connais. J'ajoute à ma liberté un coefficient de mystère. Ce que les autres comprennent le moins : mon besoin de clandestinité.

Que veux-tu, je suis jaloux de l'opacité de mes désirs. Je suis masque, par-dessus masque, par-dessus masque, passionnément scellés.

Et pour sauver les apparences, je me choisis une névrose et je l'exploite jusqu'à temps que les gens me disent que je suis un artiste.

D'ailleurs, j'ai envie d'inventer une mode qui n'existe pas encore et qui ne soit pas basée ni sur le beau ni sur le laid. Un style, sans style.

D'ailleurs, j'ai envie d'inventer un mode. Un mode de vie qui n'existe pas encore et qui ne soit pas basé ni sur l'ennui ni sur l'esquive de l'ennui.

Surtout, je ne veux pas être le hipster de demain.

*

Pourquoi ma bohème résiste-t-elle à la complaisance ?

Parce qu'elle ne s'engage pas à te plaire.

Parce que tu n'apprendras jamais rien d'elle que la jalousie de sa liberté.

Parce qu'enfin, vouée tout entière à son caprice, elle me ramène sans cesse à toi.

Gypsy girl.

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