JE VEUX VOIR

par Lalou Rousseau
visuel par Olivier Gariépy

La nouvelle de la sortie du documentaire sur la peintre Corno m'a jeté un froid dans le dos, que dis-je, un couteau dans le cœur, que dis-je, les larmes aux yeux, que dis-je, la tête dans le cul, que dis-je.

C'est l'affiche, le poster placardé un peu partout aux alentours du Quartier des Spectacles, qui a attiré mon attention (j'ai tendance à ne lire les journaux qu'en diagonale). Une vue plongeante sur le studio de l'artiste (je me retiens les guillemets à deux mains). Et la dite artiste, effacée dans le mouvement rapide et flou de son corps à travers la pièce blanche aux hauts plafonds. Bref, je m'approche, qu'est-ce que c'est que cet ovni. J'aurais mieux fait de ne pas lire : « Scénarisé par Fabienne Larouche. » Scénarisé. Par Fabienne Larouche. Un documentaire sur une artiste visuelle contemporaine. Un présumé documentaire sur une présumée artiste présumée contemporaine. J'en ai déjà trop lu, j'en ai déjà trop dit, c'est assez, c'est fini.

Nous en venons donc à un dilemme schizophrénique : celui de l'élitisme. Je ne me lancerai pas dans une tirade didactique au sujet du désir d'élitisme de l'art contemporain et de sa dépendance au public. Je ne m'étendrai pas sur sa dissociation de la volonté rassembleuse du Quartier des Spectacles. Je ne commenterai pas non plus la nomination du nouveau président du comité administratif du Musée d'art contemporain de Montréal. Me voilà qui tombe déjà trop dans l'actualité.

Je vais donc parler au je. Afin d'affirmer ma subjectivité. Je me prononcerai donc sur un phénomène qui hante mes questionnements existentiels depuis quelques temps : le commissariat indépendant. Je me commets.

On se pousse aux portes pour « commissarier » avant même que le verbe ne soit inventé. Même le substantif « commissariat » est aux limites de l'acceptable. Bref, cette affaire-là, c'est le genre de truc qui m'intéresse. Le problème, c'est que je n'ai pas de diplôme en gestion, ni en criminologie.

« Curating is an art. » Je ne sais pas si ça a été dit, mais ça aurait dû l'être. Or, il y a trop d'artistes en ce bas monde, et le nombre de commissaires indépendants commence à croître dangereusement. Je ne vous parle même pas des recoupements que ça engendre.

« Curating is an art. » Je ne sais pas si ça a été dit, mais ça aurait dû l'être. Or, il y a trop d'artistes en ce bas monde, et le nombre de commissaires indépendants commence à croître dangereusement. Je ne vous parle même pas des recoupements que ça engendre.

Je sors d'une certaine expo, je me dis : encore un truc plus intéressant sur papier. Tiens, des longs mots, du vent. Un bras mécanique, des ampoules, du vent. Tu veux développer une « théorie » ? Écris une thèse. Autrement, dis-moi pourquoi tu n'écris pas de thèse. Montre-le moi. Parce que là, je vois rien.

T'es curateur free lance, tu squattes des locaux industriels pour y accrocher des illustrations. Soit. Moi, j'ai envie de faire de la couture. Et de traduire ce texte. Linguiste, tiens, ça me sied tout à fait. Coiffeuse. Je vous ai déjà parlé de mon amour pour la ponctuation et les arts décoratifs ?

J'avais peut-être quinze ans, j'ai voulu faire un bricolage, un tableau qui allierait peinture et tissus. J'ai choisi comme sujet le gros plan du visage d'une femme en train de se faire étrangler sur son oreiller. Avec de la soie cheap vert pomme et du texturé fleuri brun. Le tableau était accroché bien en évidence dans l'escalier qui descendait à ma chambre. Récemment, près de trois ans après mon départ de la maison familiale, mon père a décidé qu'il n'était plus capable de voir cette tête chaque matin, ma chambre ayant été transformée en salle d'exercice. Un paysage plat et croche dépasse maintenant du madrier de l'escalier; la chaîne du cadre est juste un peu trop longue.

Je me contenterai d'être ce que je suis le mieux : généraliste. Pouvant discuter d'à la fois tout et rien, comme il fait bon tremper dans une constante pataugeoire intellectuelle.

Et j'ai encore demandé une extension pour ma thèse.

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