UN CINÉMA INDÉPENDANT ?

par Romain des Littions
visuel par CÚlia Portet

Pour un peuple dont la couardise a réduit deux fois plutôt qu'une ses sérieuses aspirations indépendantistes à de pleutres velléités - « si j'ai bien compris, vous êtes en train de dire à la prochaine fois » (sic), « l'argent et le vote ethnique » (re-sic) -, il pourrait jusqu'à un certain point sembler rassurant et paradoxal de constater, telle une consolation, le rayonnement d'un cinéma pancanadien assurée par un 7e art majoritairement made in Québec.

Rassurant, dis-je. À bien y penser, le terme pourrait difficilement être plus mal choisi. Car si la culture est le dernier rempart d'une spécificité identitaire certes criante, comment ne pas s'inquiéter que notre pépinière à talents qui assure bon an mal an le meilleur du cinéma canadien ne soit pas digne d'être le représentant officiel d'un pays dont elle agit déjà comme le porte-drapeau officieux ? Exit tout chauvinisme, l'assertion n'est d'ailleurs que factuelle : ne sont-ce pas en effet, à quelques exceptions près, nos productions qui raflent les grands honneurs aux Génie et qui nous représentent à Cannes à chaque année 1 ?

Cela dit, une question mérite d'être posée : le Québec assouvirait-il culturellement des élans souverainistes qu'il ne se convainc toujours pas de concrétiser dans l'arène politique ? Si le fleurdelysé déteint sur le rayonnement culturel canadien, la souveraineté de notre « industrie » pallierait-elle à la frilosité de gestes politiques concrets ? Affranchi d'un misérabilisme de colonisés, un Dolan qui monte les marches du Grand Palais remplit-il un agenda souverainiste plus souvent qu'autrement démissionnaire ? Ou plutôt, son succès ajouterait-il l'insulte à l'injure, étant l'indice le plus patent d'une société distincte que ses échecs référendaires ont voulu museler ?

La richesse de notre industrie cinématographique, en reflétant notre spécificité, nous jette-t-elle à la figure l'urgence de concrétiser le rendez-vous avec l'histoire que nous avons impardonnablement par deux fois manqué ou, a contrario, ne s'inscrit-elle pas dans une sublimation d'ambitions indépendantistes trop souvent refoulées ? Autrement, le brio de nos cinéastes n'est alors qu'un autre argument qui alimente les thèses fédéralistes les plus caustiques : « Pas besoin d'un pays pour faire connaître la tourtière au reste de la planète...»

1 Les Mehta, Egoyan et Cronenberg de ce monde, aussi canadiens et personnels soient respectivement leur cinéma et leur passeport, ne sont ultimement que des Américains atrophiés à l'égard de bien des observateurs critiques.

Et d'ailleurs, que dire de la presque absence - à mon souvenir - de fiction cinématographique digne de ce nom qui aborde de front les deux gâchis référendaires. Le seul post mortem, d'ailleurs pessimiste, ayant été réalisé par Arcand dans la sphère documentaire. Lorsqu'une cinématographie est souveraine et décomplexée, reine et maîtresse a mari usque ad mare, le besoin d'appréhender le thème de l'indépendance de la mère patrie qui l'a engendrée ne devient-il pas jusqu'à un certain point superflu ?

Quelle nécessité d'aborder les questions identitaires lorsque la bonne santé d'une industrie en état de grâce semble de facto questionner, lire court-circuiter, leur pertinence ? Dans un tel contexte, le cinéma québécois (si l'on fait exception de Laurentie) peut bien nous parler de sinistroses et sombrer dans le narcissisme du spleen, du marasme, tout en cédant à la grisaille d'une imagerie aux effluves de mélancolie (merci Simon Galiero). Le cinéma québécois est un cinéma qui parle de soi, mais qui ne parle plus de nous.

Dans cette perspective ambivalente, la gloriole de notre cinéma n'est-elle pas une lame à double tranchant ? Ne pose-t-elle pas un baume artificieux sur les blessures d'une souveraineté que l'on souhaite à venir, mais dont ce cinéma n'est qu'un apéritif ? Autrement formulé : l'indépendance sur celluloïd d'un pays que plusieurs souhaitent est-elle un pis-aller à la concrétisation d'une autre indépendance, celle que l'on voudrait plus concrète, plus brute, plus « réelle » ? Cette génération dorée de films n'est-elle au final que toc, un succédané qui ne fait que différer ladite indépendance ou, espérons-le, le catalyseur de son déploiement latent imminent ? Cet âge d'or, comme ont tôt fait de l'identifier les critiques, est-il une prison dorée, voile kitsch qui apaise les stigmates de la stagnation d'un idéal ?

Voyez-vous, en tant que Québécois, on aura beau s'enorgueillir avec raison d'une production cinématographique souveraine, nous aurons encore davantage raison de nous réjouir lorsqu'elle sera, comment dire, Indépendante.

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