LA VILLE EST MORTE. VIVE LA VILLE !

par Gabrielle B. Mathieu
visuel par Anne Bertrand

« La ville est mutilée. »
Henri Lefebvre, Le droit à la ville

Le capitalisme et l'industrialisation ont malmené la ville. Ils l'ont étirée, déchirée, trouée. Les lieux de rencontre et les places publiques, qui appartenaient à tous et définissaient l'« habiter », sont substitués par des quartiers programmés pour le divertissement, enrôlant du même coup la fête et le ludique dans le cycle économique. De là apparaît une surprogrammation urbaine qui engendre des non-lieux, des espaces oubliés et mis à distance de l'activité citadine. Au lieu de voir dans ces no man's lands des formes associées à un pathos urbain du lieu abandonné, de la malpropreté et du danger, il serait pertinent de rêver autrement ces lieux puisqu'ils sont propices à une architecture de la marginalité et de l'expérimentation, à une architecture éphémère exaltant la liberté et l'indépendance.

Les structures éphémères sont, à la fois, symptôme et remède de cette programmation de la vie en société, occupant la fonction de monument-rituel ou répondant simplement à cette envie de créer en toute liberté un bâtir et un habiter différents. Installation parasite au cœur de la ville, complexe domicilié rue des-lieux-proscrits ou kiosque de foire et d'exposition autorisé le temps d'un permis, ces architectures festives se suffisent à elles-mêmes ayant le synchronisme d'un organisme vivant en autarcie. Indépendance des matériaux, indépendance de l'espace-temps; ces architectures d'un instant font monde à part. Elles sont ce que Michel Foucault nomme des hétérotopies, lieux géo-localisables contenant à la fois plusieurs espaces et plusieurs temps 1. Ces nouveaux lieux publics abritant des sociétés furtives ne sont pas programmés ni par l'Église, ni par le Prince, ni par quelque autre pouvoir constituant. Encore mieux, les communautés sauvages composées en micro-urbanités se donnent le droit à la fête, la fête du vivre ensemble et de l'espace public inclusif, sans restriction ni balise.

L'architecture éphémère a surtout été investie au cours des dernières années par des mouvements de revendication sociale et par des artistes visuels. Occupy Montréal fait figure d'exemple puisqu'en implantant dans la trame urbaine sa société-ralliement, le groupe réclame sa libération du joug de la toute-puissance capitaliste, le « 1% ». Dans le champ des arts visuels, les pratiques installatives explorent les notions de paysage et de ville. Citons en exemple le projet Dis/location du centre d'artistes Dare-Dare qui habite les lieux désuets de la ville afin de programmer des rencontres, d'engendrer par l'intermédiaire de parcours et de pratiques furtives une collectivité se nourrissant d'urbanité. Paradoxalement, au moment même où les mouvements de revendication sociale et les arts visuels récupèrent la structure éphémère comme forme rhétorique, le champ québécois de l'architecture délaisse la pratique, renonçant à ces non-lieux de l'appropriation urbaine. En effet, depuis la fin du festival Paysages éphémères, tenu de 2005 à 2010 sur le Plateau Mont-Royal, la mise en exposition dans l'espace public du construire autrement en architecture se fait plutôt rare au Québec. Plus précisément, Paysages éphémères invitait artistes, architectes et architectes paysagistes à réinventer la topologie du Mont Royal et la compréhension du « vivre en ville ». Une initiative qui visait la poésie où se nouent de nouvelles identités et de nouvelles expériences par l'intermédiaire d'œuvres éphémères allant du dispositif lumineux au réaménagement de parvis d'églises.

1 FOUCAULT, Michel (2009). Le corps utopique suivi de Les hétérotopies, Paris : Lignes.

Cette absence crée un vide dans la création architecturale et afin d'en saisir l'amplitude, il faut ici souligner l'importance historique de l'architecture éphémère. D'une part, les structures-laboratoires ont permis de développer de nouvelles formes, de nouveaux matériaux (verre, béton, plastique) et de nouveaux principes (constructions écoresponsables, par exemple). Elles étaient le lieu d'expérimentations marginales comme ce fut le cas du Labyrinthe, le pavillon de l'Office national du film à Expo 67. Labyrinthe jumelait les avancées technologiques aux talents cinématographiques pancanadiens afin de créer un bâtiment où les murs étaient un assemblage d'écrans, faisant entrer le visiteur dans un lieu où l'expérience de l'image était une immersion totale en Terre des Hommes. D'autre part, les cités éphémères sont l'occasion de se construire comme Autre. Il ne faut pas oublier qu'encore aujourd'hui bâtir de façon pérenne est le fait d'une élite et de son discours. Par le fait même, l'architecture éphémère c'est aussi l'indépendance d'être. C'est embrasser l'altérité sans avoir à rendre de compte aux instances officielles et être libre de faire la critique du pouvoir. Soulignons toutefois la dualité des expositions universelles qui, contrairement aux autres types d'architectures éphémères, se conçoivent dans le discours d'un régime officiel et correspondent à des identités nationales qui s'érigent dans leur nette opposition à l'altérité.

Cela dit, 2014 sera peut-être le réveil des pratiques éphémères en architecture au Québec. En effet, l'association française de travail d'action et de recherche en architecture expérimentale Bellastock exportera son concept dans la région de Montréal. Véritable village global, le festival pour lequel une ville éphémère se constitue l'instant d'une semaine sous des thèmes aussi divers que Greenwashing (France, 2014), The Beer cr(e)ate City (Danemark, 2011) et La ciudad efimera (Mexique, 2013) sera présent en 2014 dans neuf pays différents. L'édition québécoise Iglukslag invitera les architectes à créer une ville en neige et à y habiter pendant une semaine. Bellastock renoue avec cette expérience de l'architecture éphémère par le concours d'idées. Son originalité réside dans cette invitation qui est adressée aux architectes à vivre leur ville d'un instant, suscitant ainsi des modes de sociabilité neufs, des rencontres créatives et un renouveau de l'habiter. Qui sait, peut-être que ce retour de l'architecture éphémère sous la forme de ville expérimentale nous donnera envie de crier « La Ville est morte ! Vive la Ville ! ».

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