ÉLOGE DE LA DÉPENDANCE-POÈME

par Habib Bissoh
visuel Maxime Brouillet

Il y a de ces textes, de ces mots qui obsèdent. Jacques Brault dans la poche intérieure du manteau. Éternellement. « si j'avais lu / si j'avais su / lire ton corps au passage »

Il y a des textes qui au fond de soi s'imprègnent et laissent une place à jamais ouverte. Une épée qui pénètre dans le talon et suit les pas du flâneur sur des terres moroses. Poème-dépendance de l'attachement.

Comment revenir sur ces poèmes ? Se renverser dedans, dessus, de travers. Le poème est une histoire d'obsessions, une histoire de « s'apparenter : / pouvoir / de lier par / les larmes / tes larmes / sur mon visage ». L'appartenance comme manière d'imaginer l'autre comme poème-souvenir.

On pourra clamer le symbole, les signes, la forme. Et pourtant ma pensée est simple et peut-être bête : je parle d'un assemblage de mots pris entre, sur le papier dans un temps précis, une forme d'architecture parfaite où l'intérieur, l'acoustique, l'espace, les murs, l'odeur et l'extérieur, la brique, le citron, les fenêtres, la rue se lient mais de telle façon que l'entrée dans le poème est affective.

Encore, ce que j'appelle poème est une forme d'architecture irrégulière, un édifice baroque de mots et de sexes qu'on construit en soi et autour de soi, une forme de délire, de mélancolie, de communauté, de sons de tendresse violente, une vague après vague d'amertume et de jouissance. Le poème est le récit du mot, l'un et l'autre dans un rapport d'interdépendance depuis la venue des hommes. Homme poète, homme sans parole.

La dépendance court au fantasme de la même façon que la chute court au récit; un rapport de force s'intercale depuis la préhistoire.

Raconter : voilà circonscrit en un verbe toute l'activité humaine.

Et pourtant, d'aussi loin que je me souvienne, c'est-à-dire depuis ma préhistoire poétique, ces textes m'ont toujours accompagné (quand le moi est difficile) un peu comme s'ils avaient toujours eu raison de mes douleurs.

On s'attache au poème comme on s'attache aux grandes blessures. C'est une plaie qui guérit l'âme : « la poésie c'est d'la drogue », avait dit une fois Jean-Paul Daoust. La drogue des corps. Sadique au sens purgatoire.

J'aime croire que rien ne se guérit que par la poésie. On meurt et puis on recommence. Je prends la poésie et me l'approprie, j'aime le faire avec ce vers de Jacques Brault.

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