LES PLAISIRS SONORES DE L'INDÉPENDANCE

par Benoit Rose
visuel par Katya Konioukhova

J'entre à L'Oblique, au coin des rues Rivard et Marie-Anne, et je contemple le changement de décor. En ce merveilleux après-midi de mai, la petite boutique est plus lumineuse que jamais, et son nouveau plancher de bois franc lui donne fière allure. Luc Bérard est là, comme toujours installé derrière son comptoir, prêt à discuter de musiques indépendantes pendant que nous fouinons de pochette en pochette. Ça fait vingt-cinq ans que le disquaire les découvre et les diffuse. Vingt-cinq ans qu'il accueille à bras ouverts les fidèles, les curieux et les livraisons d'albums.

« J'ai choisi de m'adresser aux mélomanes, ceux pour qui la musique est très importante dans leur vie », souligne Luc, aujourd'hui seul propriétaire de sa boutique spécialisée qui, selon lui, ne pourrait pas survivre ailleurs que dans une grande ville. À moins de faire des compromis au niveau de sa sélection, ce qui ne semble pas l'intéresser outre mesure. « Je suis un mélomane qui aime partager ses découvertes. Je me suis toujours considéré comme un diffuseur. D'ailleurs, j'ai fait de la radio à CIBL pendant dix ans, avec pour mandat de faire jouer des musiques différentes. L'Oblique, c'est encore ça. J'aime échanger avec ma clientèle. Mes meilleurs clients, je connais leur prénom et leurs goûts musicaux, et j'aime cerner les albums qui vont leur plaire. »

Les haut-parleurs répandent dans l'espace la riche musique instrumentale du compositeur new-yorkais John Zorn, prolifique créateur que Luc compare au trompettiste Miles Davis pour son importance dans l'histoire de la musique. Les plaisirs sonores et la curiosité semblent guider Luc depuis toujours. Replongeons-nous au milieu des années quatre-vingt. Luc et deux amis mélomanes fréquentent le Festival international de musique actuelle de Victoriaville ainsi que quelques salles de spectacle montréalaises, où ils découvrent un bon nombre de créateurs marginaux. « On découvrait des artistes en spectacle, mais leurs albums n'étaient pas disponibles ici, ou très peu. C'est ce manque qui a engendré notre idée de les rendre accessibles à Montréal. À l'époque, on se commandait beaucoup de disques par la poste de New York et d'Angleterre, de la musique d'avant-garde, expérimentale ou actuelle. »

S'inspirant de certaines boutiques de disques « extraordinaires » croisées en Europe et surtout à Amsterdam, les trois amis ouvrent donc leur petit magasin en marge des grandes artères commerciales, mais à deux pas du métro Mont-Royal. Ils ont envie de diffuser certaines musiques délaissées par les autres disquaires de la ville et sont sensibles aux artistes de la scène locale, du multi-instrumentiste Jean Derome et son label Ambiances magnétiques, aux rejetons punk-underground de Bérurier Noir, comme les Bons à rien. « Ça a toujours été ma priorité de rendre disponible la musique indépendante d'ici et d'ailleurs, mais principalement québécoise et francophone, nous dit Luc. C'est pour ça que je me suis fait connaître : pour mes bonnes sections de musiques locales. »

Au même moment fleurissent en sol américain des étiquettes indépendantes comme SubPop à Seattle, Touch and Go à Chicago et Matador à New York. « C'était les débuts de l'indie rock aux États-Unis. On s'intéressait aussi à ce courant-là, qui n'était pas très bien considéré ici. Le milieu de la musique montréalais était davantage branché sur le son de Manchester. On a été les premiers à Montréal à vendre les albums de Nirvana, Sonic Youth et Dinosaur Jr. » À l'époque, nous dit-il, les mélomanes de la métropole fréquentent beaucoup la défunte boutique Dutchy's sur le boulevard Saint-Laurent et s'abreuvent à la légendaire émission de radio New Music Foundation sur les ondes anglophones de CHOM FM. L'Oblique se taille à sa façon une place dans le paysage, et l'occupe toujours aujourd'hui avec une détermination manifeste.

Elle se positionne généralement en amont des grandes vagues, faisant apprécier à sa clientèle curieuse certains genres encore peu populaires. « Je suis en avant des modes, constate Luc. Quand un genre musical est récupéré par les grands magasins, et que les gens n'ont plus besoin de faire un détour par chez moi, alors mes ventes baissent graduellement dans ce créneau-là. Donc j'en commande moins, je le laisse aller, je sais que je vais le perdre. Mais je vis bien avec ça. Je n'ai jamais eu envie de me battre contre les gros. Je suis un chercheur qui s'intéresse aux négligés. »

Je jette un œil au présentoir central de la boutique, qui rassemble une bonne douzaine de vinyles dignes de mention : on y remarque l'album Mo7it Al-Mo7it de Jerusalem In My Heart sur l'étiquette montréalaise Constellation, le Mitan de Tire le coyote sur La Tribu, le projet décoiffant Chelsea Light Moving de Thurston Moore sur Matador, le dernier The Besnard Lakes sur le label Jagjaguwar de l'Indiana… « La valeur de cette indépendance pour moi en tant que disquaire est très importante dans le sens où je gère une boutique de passionnés qui favorise l'audace, axée sur la liberté d'expression des musiciens qui sortent des sentiers battus. »

Et c'est bien connu, les mélomanes ont un faible pour la qualité vinyle. Luc a toujours privilégié ce support et n'a jamais cessé d'en vendre, même au plus bas de sa popularité. « C'est le format idéal du mélomane, justifie-t-il. Son retour m'a surpris comme tout le monde, et j'en suis très heureux. Au-delà de la hype du moment, je pense qu'il va demeurer, parce que beaucoup de gens se rendent compte que cet objet-là possède des qualités sonores encore inégalées. Son système analogue représente mieux la courbe naturelle du son. Il procure plus de présence et de chaleur. La meilleure qualité est celle offerte par le disque de 180 grammes, parce qu'il est plus épais et ses sillons plus profonds. »

En cette ère de fichiers numériques et de dématérialisation, la revalorisation du vinyle semble donner un petit coup de pouce aux disquaires, et c'est tant mieux. Fréquenter ne serait-ce que de façon saisonnière une boutique comme L'Oblique demeure une habitude enrichissante dont on ne voudrait pas vraiment se passer, et tâter de la pochette imagée procure encore un certain plaisir. Mais ce qu'on apprécie le plus du disquaire indépendant, c'est peut-être ce sain mélange entre la passion de la musique et la dissidence curieuse, et sans doute son désir renouvelé de vous faire découvrir quelque chose de bon pour votre cerveau, ou pour votre âme.

Beaucoup d'artistes locaux paraissent apprécier son rôle de diffuseur dans le paysage musical montréalais puisque le 20 avril dernier, à son invitation, Leif Vollebekk, Émilie Clepper, Jim Corcoran, Mécanik Synthétik, Tire le coyote, René Lussier, Thus: Owls et la troupe de Canailles sont venus généreusement fouler le nouveau plancher de L'Oblique pour célébrer la musique et son milieu dans le cadre de la journée annuelle des disquaires; des prestations nécessairement intimes puisque la boutique peut difficilement contenir plus d'une cinquantaine de mélomanes. « La journée des disquaires 2013 a été ma plus belle journée à vie en tant que disquaire indépendant, confie Luc. La plus belle à tous points de vue : pour les recettes, l'ambiance, l'achalandage, la qualité des prestations… Le bonheur était palpable. »

Après lui avoir acheté un billet pour un spectacle de Saltland et du phénoménal saxophoniste Colin Stetson à la Sala Rossa, et juste avant de quitter les lieux pour retrouver les rues d'un printemps déjà verdoyant, je demande à Luc Bérard ce qu'on pourrait bien souhaiter à L'Oblique. « De survivre le plus longtemps possible. » Il semble malgré tout plutôt confiant. « Tant qu'il y aura des mélomanes et des gens curieux. » Et des musiciens de talent pour nous en mettre plein les oreilles.

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