AUTANT QUE PILE VERS FACE

par Chloé Gagné Dion et Frédéric Thibaud
visuel par Juliette Leblanc

Tu m'as donné les blancs. Je suis ceux qui commencent à parler.

Je parle du côté de ceux qui parlent mais qui ne regardent presque plus. L'une des faces de la pièce qui, ces jours-ci, oublie l'autre côté de l'objet, le côté pile, les autres faces. Ici, l'oublieux n'est pas le théâtre, l'administrateur, le directeur, le subventionneur ou l'artiste qui lui n'oublie jamais le spectateur. Non, je parle de la scène. De la pièce mise en/sur scène, qui se présente devant des rangées de visages et qui ignore ces corps. Qui ignore le lieu, se bat très fort contre lui pour pouvoir le plier au lieu de l'accepter. La scène qui ignore qu'elle est théâtre, spectacle, représentation, fruit de répétitions, ou qui, lorsqu'elle le sait, s'en enorgueillit au lieu de le partager.

Si mettre des spectateurs face à un spectacle est tout ce qu'il faut qu'il y ait théâtre, est-ce que ce que mettre des spectateurs face à un spectacle suffit à créer une rencontre ?

Je dis, non. Alors quoi ?

Est-ce que la scène et la salle sont deux entités aussi dépendantes l'une de l'autre que je le crois ? J'entends ici une interdépendance : face vers pile autant que pile vers face.

PILE - Au fond, tu as raison. Je suis dépendant de toi qui es sur scène.

Je suis assis et te regarde toi et les autres qui s'agitent et s'émeuvent sur scène, dans cet espace dédié, dans l'interstice de la fiction. Dans la conception occidentale, regarder est souvent considéré comme un acte de voyeurisme. Le voyeur est quelqu'un qui jouit de sa position illicite, de sa nature cachée, pour s'approprier la réalité, l'aspirer tout en restant en retrait, sans jamais la nourrir. Dans les théâtres pleins de coulisses, de rideaux, de démarcations, de frontières, le spectateur n'est convié qu'à observer, comme un voyeur qu'on excite le temps d'une fiction puis qu'on expulse manu militari du cercle concentrique dès l'instant où les lumières se rallument...

Pour les Grecs de l'Antiquité, le théâtre était avant toute chose un art du spectateur. « Theatron » : action de regarder. Ici prédomine l'idée que regarder doit être une action, un mouvement, une rencontre. Le spectateur doit donc être un esprit actif, une sorte d'électron libre qui n'a de sens que dans le dialogue avec l'autre sur scène, dans cette interdépendance d'où naît le questionnement du monde. Ainsi, je suis une face qui tente de regarder l'autre côté de la pièce, au-delà des frontières de mon imagination, pour voir la réalité autrement, pour te voir toi et tenter de comprendre la profondeur de ton regard.

FACE - Mon regard qui profondément s'écrase sur le haut mur derrière toi.

Theatron. Moi, je regarde qui, je regarde quoi ? Tu es voyeur du spectacle que la scène te présente, sans toutefois qu'elle ne le voie avec toi. Et non seulement la scène ne regarde pas la pièce qui se joue en elle, mais ne regarde pas non plus le spectateur qui la regarde. Je n'ose pas te parler. Parler comme dans Parole, comme dans quelque chose d'un peu sacré, d'un peu humain, au sens physique du terme, non pas quotidien. Je n'ose pas m'adresser à toi, c'est-à-dire faire plus que te prendre à témoin, accepter et reconnaître ta présence autrement qu'en te donnant un numéro de siège.

Je ne regarde que moi. Je ne suis pas consciente de mon état de représentation. J'oublie ce que je suis, je ne fais qu'accepter qu'on me joue dessus. Ne veux-tu pas que je te regarde, que je te parle, que je te reconnaisse ? Toi, à la fois voyeur et vu.

Où sommes-nous complices ?

PILE - Ce serait facile pour moi aussi de demeurer enfermé dans le rôle du regardant, de celui qui reste là, assis à son numéro de siège octroyé, sans s'engager dans la Parole et le Regard, bien abrité de la réalité sous le dôme de la fiction, immunisé contre l'obligation de réfléchir et d'agir et de retourner chez moi, satisfait d'avoir été diverti, repu d'avoir vu.

Et pourtant tu me parles et tous mes sens sont tournés vers toi. Je reçois ta parole comme une découverte, une révélation, un commencement. Comme la trace d'un autre possible. Je suis un crabe tourné vers le soleil; j'emmagasine la lumière en vue des nuits fraîches. Car d'où tu te situes, du haut de ton mirador, tu irradies. La lumière ne voit jamais l'ombre puisqu'elle l'éclaire en tout temps.

Je suis là et je te perçois. Je nous perçois. Toi et moi, oui à la fois complices et antagonistes, compagnons et alchimistes, passeurs et passés. Deux côtés d'une même pièce. Nécessaires et indissociables.

Nous avons besoin l'un de l'autre, l'un à l'autre, l'un par l'autre, l'un dans l'autre.

Nous sommes de ces dépendances limitrophes qui nourrissent, qui guérissent, qui grandissent. Il faudrait se consommer plus. Consommer comme explorer, toucher, creuser la zone sensible des frontières. Il faudrait que le théâtre sache ce qu'il est.

La réponse se trouve peut-être dans la conscience. Conscience d'une action, d'un engagement de notre part. À la fois Pile et Face.

Prospero, le magicien de La Tempête de Shakespeare, appelle la fin du spectacle, les applaudissements, nous convoque et convoque toute l'idée du théâtre en ces termes :

maintenant tous mes sorts sont abolis
et la seule force qui me reste c'est la mienne
qui n'est pas bien grande
la vérité c'est que vous pouvez me reconduire chez moi
ou bien me garder prisonnier sur cette île
[...]
vous pouvez détacher les liens qui me retiennent
avec vos mains généreuses

Le personnage parle en même temps que l'acteur, l'auteur et la scène entière. N'oublions pas que la poésie se trouve dans ces limites comprises puis transcendées. Ne faisons pas comme si cela n'avait pas d'importance.

il faut que mes voiles s'emplissent à présent
de votre souffle amical ou bien tout mon projet
tombe dans le vide

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