RESTER PETITE

par Emil Monteiro
visuel par LM Chabot

Je sors la poubelle, je lui donne un coup de pied, il fait frais, le printemps n'est pas là, et cette température qui n'en finit plus d'être froide m'est insupportable. Je suis en retard, encore, comme si je mettais tous les efforts possibles et imaginables à me rendre détestable pour pousser les autres dans leurs limites. Moi, ma limite pour ça, il n'y en a pas. Je suis en retard, vraiment en retard. J'ai une présentation qui commence il y a quinze minutes, j'ai la gorge serrée, je n'ai rien préparé, mais je vais m'en sortir, je suis éloquente et n'importe quel brillant sait qu'il suffit de démontrer de l'intelligence, sans en avoir, pour tourner la situation à son avantage.

Je n'ai jamais été une femme intelligente, enfin, pas comme tout le monde semble le croire. J'ai toujours su que tout tenait dans le discours, dans la façon dont on bombe le torse suffisamment mais jamais trop à la fois. Tout est une question d'équilibre mais, pour comprendre, il faut certainement manquer d'équilibre mental.

Trente minutes en retard. Je me confonds en excuses, ça paraît toujours bien, et ça donne l'impression qu'on y tient vraiment, à tout ce cirque, et que c'est réellement un accident. Dans mon cas, ce n'en est jamais un. Après tout, on choisit ce que l'on est. Si l'inconscient y est pour quelque chose, s'en rendre compte est une arme terrible contre soi-même et contre les autres.

Je m'assois, maquillée, décolleté, micro-jupe, veste et lunettes. J'ai l'esprit ailleurs, je regarde les gens pétrifiés à l'idée de devoir se défendre oralement, sans vraiment les écouter, sans les regarder vraiment non plus, mais je suis là, j'y assiste, et le clown que je suis devra donner sa représentation comme les autres.

Ce doit être parce que j'ai passé toute ma vie à me défendre que rien ne m'impressionne vraiment, et que je refuse obstinément d'admettre que je me suis trompée. Je trouve toujours une solution, toujours une échappatoire, j'en sors toujours indemne quand il s'agit de me dé-montrer.

La figure maternelle me hante. À tel point qu'elle me permet de ne jamais lui ressembler. Si j'ai peur, c'est au fond de moi-même que je la garde, cette peur, pour ne pas voir le dédain des autres se poser sur ma conscience, obnubilée que je suis par une représentation ampoulée, négative de ma personne.

Je suis obsédée par le regard des autres, et sa soumission m'oblige à me soumettre à mon tour. Aussi sans doute parce qu'elle m'a donné toutes les images suffisantes pour m'effacer dans le regard des autres, comme elle savait si bien le faire. Je me bats quotidiennement pour ne jamais subir, comme elle, le mépris. De là mes couches, produits de mon imagination, et ma fierté qui me pourrissent la vie.

Je vis pour le regard des autres, coincée dans ma tête qui rejette toute possibilité de vivre pour moi seule. Vivre pour soi, c'est être capable de vivre avec l'autre. Et lorsqu'on arrête de se regarder soi-même, le regard des autres peut enfin se poser sur nous et arrêter d'être une menace au-dessus de notre tête. Mon regard sur moi et ma tête pleine du regard des autres me pétrifient et m'empêchent de délier mon esprit tordu. Jour après jour, semaine après semaine, depuis des mois, depuis des années, je sais que je suis au mauvais endroit, mais je persiste à vouloir montrer que je peux réussir peu importe où.

Mon ambition et ma détermination n'ont aucune limite, je suis sans limite. D'ailleurs, c'est pour ça que je suis insupportable, surtout pour moi, mais aussi pour les autres que je force à se regarder crûment à travers ma cruauté et mon intransigeance. Les limites sont pour moi comme le temps. Elles existent, mais dans un autre paradigme que celui dans lequel évolue le monde, et il m'est inhérent, pas parce que je ne le vois pas ou ne le comprends pas, mais parce qu'avoir des limites signifierait que je puisse enfin entrer dans le monde de ceux qui regardent.

Moi, j'appartiens aux regardés. Je n'ai jamais appris à m'arrêter, j'ai toujours continué, tête baissée, sans voir ce qui se passait derrière, et si je me retournais, c'était pour dépasser la ligne qu'on a toujours tracée sous mes pieds. Cette quête à vouloir monter encore plus haut rend mon être insoutenable. Devant mon miroir, je ne peux que vouloir effacer le reflet de ma honte. Je me dégoûte une fois de plus.

Petite, je la regardais dans sa blondeur de femme, dans sa beauté aux courbes parfaites, et c'est à force de coups qui abîmaient son visage que je n'ai plus su comment la regarder. Elle avait accepté de me montrer à quel point être faible pouvait à jamais ternir l'image d'une personne. J'ai grandi avec une volonté de fer pour que les ecchymoses de la honte ne parcourent jamais mon être. J'ai échoué. C'est à force de ne plus pouvoir la regarder, elle, que je n'ai plus su me regarder moi-même, et que j'ai laissé les autres me regarder à ma place. Je leur ai donné la permission de m'exister.

Je me suis construite une forteresse, et lui ai fait la guerre, à elle, pour que nos chairs se dissocient à jamais, jusqu'à la mort, et que même la poussière de nos corps ne puissent jamais se ré-amalgamer. Le sang de sa bouche, de sa lèvre fendue, était aussi mon sang, et le goût de fer, qui aujourd'hui m'est resté dans la gorge, m'empêche de me dissocier d'elle. Je l'entends encore me crier qu'elle n'est pas folle quand mon regard se pose sur elle, mon regard d'impuissante à la soulever, elle et sa honte, elle et sa soumission, qui m'ont donné le statut de soumise à mon tour. Je savais déjà que l'image qu'elle aurait dû avoir à mes yeux s'était éteinte à jamais, et que la mienne ne pourrait plus exister sans cette tache sur ma peau que je voudrais effacer.

Tout le monde me regarde, ils ont appelé mon nom plusieurs fois, je n'ai rien entendu, je suis pourtant à côté. Perdue dans ma tête, encore cette tête avec laquelle je ne sais plus quoi faire, mon sang se glace par la peur d'être crucifiée avant même d'avoir porté ma croix. Je me lève, sourire aux lèvres, je prends une autre voix pour porter la mienne enfouie dans le fond de mon inconfort. Toute la femme que je suis est prise dans cette incapacité à me faire face, parce que la seule chose qui existe, pour que j'existe, est la perception des autres. Je continue donc, jour après jour, nuit après nuit, à me mentir pour que ces inconnus continuent à croire que je suis capable d'avancer, pour que leurs regards sur moi soient remplis d'admiration et d'envie, toute recollée que je suis. « I'm so candy coated. »

Toute mon angoisse remonte dans mon sexe et j'essaie d'être jolie. J'essaie de ressembler à toutes celles à qui je ne ressemble pas et sur lesquelles on pose un regard charmé, un regard qui invoque la douceur, un regard qui ne voit aucune force compétitrice, aucune force guerrière. La représentation que je donne de moi-même est toujours impeccable, un sans faute, sauf pour l'erreur d'être ce que je suis vraiment, une femme soumise, une femme remplie de peur qui tremble devant la vérité. Mon image, sculptée, est la façon que j'ai développée à me placer et à me déplacer devant le regard des autres, m'empêchant de pouvoir me poser la tête, cette tête qui inlassablement domine tout mon être et m'oblige à me perdre dans un autre, inventé sur mesure.

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