JE LIRAI IMMANQUABLEMENT DANS LE REFLET DE TES LUNETTES

par Colin Zouvi
visuel par Naomie Tremblay

SOUS LA SUJÉTION DE GANYMÈDE

L'Éden enfumé et un spacieux jardin où s'exalte une flore baroque. Il est un territoire venu du rêve. Il s'y célèbre des noces sans promesses et de délirantes parties de chasse.

En toile de fond, il y a la peinture d'un paysage nocturne avec des roches et des étoiles. Au centre, il y a un micro, une chaise, un lit défait ainsi qu'une petite table sur laquelle sont posés brosse à dents, rince-bouche, miroir de poche, rouge à lèvres et revolver. Au centre du décor trône le beau Cyparisse changé en arbre, perpétuellement coupable du meurtre de son cerf aimé.

Scène I

Tu m'as étreint sans ambiguïté, dommage, sans ambiguïté aucune, comme on étreint son tout petit petit petit frère. Telle était notre réunion : patiente et impérieuse, lisse, fervente et insignifiante, et pourtant dans tes yeux j'avais perçu, comme un éclair dans le feutre athomosphérique, j'avais vu Zeus dans ton regard adressé. Entre deux hommes, il n'y a pas de femme. Dans la fusion de deux hommes, il y a Zeus et il y a Ganymède. Le jeune garçon et le vieux garçon. Et cela n'est pas une question d'âge.

Il aurait fallu que tu te changes en aigle, que tu me charries vers les étoiles, jusqu'au sommet de l'Olympe pour me célébrer près des tiens et répandre sur mon ventre ta part du mythe.

Pour une fois, toi le vieil homme.

Si tu ne t'es pas élevé comme le mythe l'invoquait, c'est parce que l'amour du jeune garçon toujours est impossible, audacieux et condamné. Ce n'est pas question d'époque. C'est que le monde nous maudit.

Scène II

Dans le bus, j'ai dévoré de l'oeil les fesses d'un cycliste. La vieille aussi et elle a vu que j'avais vu. Le cycliste a disparu, elle et moi sommes devenus instantanément des amis redoutables et d'inconditionnels ennemis.

Le jour de ton retour, je lirai immanquablement le spectre de ton sourire. Le jour de ton retour, de tes astres compulsifs, je saurai deviner la paix dans tes retraites, je serai endeuillé et toujours amoureux, je porterai de grands chapeaux de feutre, rouges et mémorables, et des robes trempées dans la chaux. Je serai mélancolique, partageant avec les nouveau-nés la respiration circulaire de l'existence évanouie.

Le jour de ton retour, je me jetterai dans l'horizon que ficelèrent dans mon attente les doigts rugueux et fins de mes garçons préférés. Je me métamorphoserai en forêt tropicale qui embrasse les absences : celle de la pluie, du silence et des êtres.

Scène III

Ganymède trempé d'étoiles, mon tendre et malheureux esclave, je voudrais caresser à délire la palme de tes pieds. Mes jambes seraient des quenouilles géantes qui traversent les marées célestes et atteignent ta cuisse encore vive et sanglante. J'aimerais grandir jusqu'à ce que mon cœur rejoigne le tien, élevé en plein cœur de ta constellation.

Scène IV

Insatisfait toujours, comme un millionnaire, je vomis sur le téléphone. J'attends l'atterrissage brutal de ma tête sur le marbre, j'éclabousse avec entrain les murs de la maison, je tape et je danse, oui je désire qu'il meure de ne pas être mort de désir à ma vue, je m'éclipse dans le tiroir, je hurle comme un fou, je veux que quelqu'un l'embrasse et lui transperce la bouche, je m'endors sous le tapis, je constate les iris qui poussent sous mon lit, je pense à Adonis je bois comme un trou.

Iris, cyprès, jacinthes, étoiles, jardins. Tant d'amants assassinés.

Scène V

Je fais des rêves malheureux de chevaux agonisants, rêves de grimaces et de tremblements de terre, de fruits pourris surgissant d'un jardin enlaidi. Je fais des rêves sinistres de vents gourmands, de muscles étirés. Je fais des rêves funestes de corps enfouis sous des couches de vacarme. Je ferme les yeux, écoute le son de la pluie. Je prie quelques fois pour ces martyrs merveilleux qui boitaient sans le savoir. Pour combattre l'acidité de la peau et du désir, je ferai inonder tous les jardins et tous les corps désirés. Je brûlerai les yeux des passants avec des tiges allumées. Dans la poussière d'Hyacinthe, je sèmerai des fleurs inviolables et de verdoyantes métamorphoses.

I know not love, nor will not know it,
Unless it be a boar, and then I chase it;
'Tis much to borrow, and I will not owe it;
My love to love is love but to disgrace it;
For I have heard it is a life in death,
That laughs and weeps, and all but with a breath.

William Shakespeare, Venus and Adonis

D'abord Apollon soulève le corps d'Hyacinthe et l'étend sur leur lit. Ensuite, de son sac, il retire d'innombrables pétales de roses avec lesquelles il inonde la dépouille de l'éphèbe. Il se couche. Hyacinthe s'éveille. Soudain, il est épris d'Apollon. Les amants s'enlacent et se déshabillent. Leur romance est hystérique. Ils s'aiment dans la luxure et l'interdit, comme s'aiment sans relâche les jeunes et les vieux garçons.

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