par Manuel Foglia
visuel par Jacques Nadeau

Indépendance. Qu'est-ce donc ce mot.
L'indépendance est apparue dans mon langage à l'enfance.
Je suis de cette génération qui a vu arriver au pouvoir le premier gouvernement du Parti Québécois le 15 novembre 1976.

J'ai 11 ans. J'habite au Parc Lafontaine chez mon père qui m'explique que nous vivons un moment historique, parce que les bons viennent de gagner et que l'exaltation va durer pour un bon ti-boute.

Mon père, mes amis, les chums de mon père, hurlent leur joie. La rue est en liesse. Québécois, nous sommes. Fiers.
Comme un peuple.

Nous aurons les coudées franches, la parole libre, une langue, une histoire, un territoire et un projet de société.
Et bientôt, tout cela dans un pays.
Indépendant. Et socialiste. Parce que c'est ça à l'époque l'indépendance. Une proposition de gauche.

Enfin, c'est ce que je croyais, puisque chez nous on était indépendantiste et de gauche. Et le Parti Québécois était un grand parti social-démocrate. Il me semblait. Dans ce temps là on aimait voter pour le PQ. Passionnément. Un parti, une promesse, avec à sa tête un grand chef.

René Lévesque.

De l'autre côté du parc, un peu plus loin, vers la rue Atwater, habitait ma mère. Maman travaillait pour la Quebec North Shore Paper. Secrétaire de direction pour le patron d'une papetière de Baie-Comeau. Un salaire de marde à faire du café pour les actionnaires d'une multinationale de l'establishment anglo-saxon. La fin de semaine, quand elle avait notre garde à moi et ma soeur, elle nous emmenait faire les courses dans le centre-ville. Maman s'engueulait régulièrement avec les caissières francophones de chez Eaton et de La Baie pour se faire servir en français. Dans ce temps là, si tu travaillais pour Monsieur Eaton ou Monsieur La Baie, tu devais servir tes compatriotes en anglais. Et nous ne comprenions pas, enfants, ce qu'il y avait de si important et si difficile à défendre une langue que nous parlions pourtant librement à la maison et à l'école.
Ma mère aussi avait voté pour le PQ en 76. Bien moins pour la gauche que contre M.Eaton et M.La Baie.
Et maman était bien contente de René, de la loi 101 et de l'office de la langue française.
Nous étions contents pour maman qu'elle soit contente, elle qui d'ordinaire était souvent fâchée contre la vie pour toutes sortes de mauvaises raisons.

Chaque fin de semaine aussi, avec ma mère, j'allais voir mon grand-père, Stanislas.
Cultivateur, millionnaire, catholique et fédéraliste.
Chaque fin de semaine mon grand-père me demandait quel nouveau mot en anglais j'avais appris à l'école, et poliment je lui répondais la même niaiserie:
«Kick the ball Sandy, all right Sue»

Ravi de ma performance, Stanislas me faisait l'apologie du bilinguisme et du grand patron du Canada qu'était Pierre Elliott Trudeau, premier ministre et accessoirement Québécois. Grand-papa en rajoutait, m'adressant avec un clin d'oeil, sûr de sa prémisse:
«...une langue c'est bien, mais deux c'est mieux; tu vas pouvoir travailler dans les Rocheuses.»

Stanislas, crypto-démagogue à tendance manichéenne, ne se lassait pas de nous vendre les avantages considérables du Canada bilingue de Trudeau. Il y opposait l'image terrifiante d'un Québec abandonné au purgatoire de l'isolement linguistique, prenant bien soin au passage de nous rappeler la cauchemardesque éventualité de perdre à tout jamais les belles montagnes Rocheuses s'il y avait sécession. Sur ce, ma mère engueulait mon grand-père à profusion, se pressant de lui rappeler sa sale race de colon, de cupide, de rampant fédéraliste anglophile. Il faut admettre que ces échanges belliqueux entre ma mère et son père avaient beaucoup moins à voir avec un débat d'idées à finir sur la question nationale qu'avec des règlements de comptes antérieurs, une question de désaccord générationnel ou un complexe d'Électre non résolu.

Mon père, à notre retour à la maison, argumentait qu'il n'y avait rien de tel que d'apprendre deux langues, ou trois, ou quatre, pour ne pas être à même d'en écrire une seule correctement ou même d'espérer articuler une pensée complexe, à force de n'en maîtriser aucune.

Pour ma part, enfant, je n'ai jamais cédé au chantage de la menace séparatiste de grand-papa, probablement parce que depuis le divorce de mes parents, le climat était beaucoup plus serein entre l'État papa et l'État maman. Toujours est-il qu'inspiré de mes parents, très tôt dans l'enfance j'associai la politique et la lutte pour l'indépendance du Québec à une proposition positive et séduisante, qui avait beaucoup à voir avec l'adolescent en devenir que j'étais, l'affirmation de soi, l'expérience grisante de la liberté et le premier amour.

Je n'avais pourtant pas lu Franz Fanon ni Pablo Neruda.
Et toujours pas jusqu'à ce jour.

Adolescent, mon premier amour en politique fût René. Mon René. J'aimais, nous aimions René, le PQ et le Québec. Et une flush royale de super ministres: Mme Payette, M.Parizeau, M. Laurin, Jacques-Yvan Morin, Claude Charron, Robert Burns, Bernard Landry et le top du top, Jean Garon, Ministre de l'agriculture.

En 1980, j'avais 15 ans.

René Lévesque tenait sa promesse en proposant au peuple, avec émotion, de s'engager plus avant vers ce qui semblait être un idéal social et politique, avec sa «Proposition d'une entente d'égal à égal: la souveraineté-association

La «Souveraineté-association».
Qu'était-ce donc que cette souveraineté que je demandais à Papa.
«La souveraineté c'est une invention de René Lévesque pour calmer les électeurs mous qui ont peur du vrai mot.»
C'est quoi le vrai mot que je demandais à mon père:
«Indépendance , Manu.»

Le mot monstre, indépendance, n'avait même pas été évoqué dans la question référendaire. Cela n'a pas empêché les Québécois d'avoir très peur de la souveraineté, un mot pourtant plus rassurant. Et pour combattre la souveraineté, Trudeau et Jean Chrétien ont abusé du mot «séparation», antonyme idéal pour une rhétorique dévastatrice qui a eu un énorme succès, on s'en rappellera.
Le référendum de René a eu lieu le 20 mai 1980. OUI 41%. NON 59%.
«Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de nous dire à la prochaine fois!»
Pauvre René.
«J'ai déjà dit de René Lévesque que sa modestie était trop spectaculaire pour ne pas être suspecte.»
-Pierre Bourgault-

Chez nous, au Parc Lafontaine, les chums, le père, la rue avaient la mine basse.
Moi aussi.

Le lendemain au collège, mes camarades de classes majoritairement issus de familles parvenues de Laval, ne lâchaient pas de me railler pendant les pauses et le dîner: «PQ dans l'cul», «On a gagné», arborant fièrement leur macaron du NON comme trophée de guerre.

Autant de petits Elvis Gratton en devenir, contexte inspirant pour un Pierre Falardeau qui réalisait à la même époque le premier film de la célèbre série. Au même moment Denys Arcand sortait "Le confort et l'indifférence", un film porté par une vision cynique de l'engagement politique des Québécois. Une oeuvre qui par le fait même marquera le début du retrait définitif d'Arcand de son engagement politique, comme intellectuel, artiste et critique de sa société dans l'espace public.

Pour ma part, à l'aube de mes 16 ans, malgré la défaite, je ne me suis pas laissé porté par le désenchantement qui animait Arcand, Falardeau, mes profs et beaucoup d'autres. C'était ma première peine d'amour, mais ce ne serait pas la dernière. Et je ne voulais pas croire que le projet de Lévesque partirait avec lui. Il devait y avoir une réplique. Aussi, fort d'avoir résisté aux railleries de mes collègues de classe, ce n'était plus tellement un élan patriotique qui me poussait à militer, mais bien plus celui de ma première bataille pour ma liberté d'opinion. À partir de ce jour-là mon OUI en serait un à la marginalité, un OUI pugnace et insolent. Un OUI au refus d'entrer dans le rang, d'obtempérer. Défendre l'indépendance, celle du Québec, comme la mienne, quand bien même je serais le dernier à y croire.

En 1985, Robert Bourassa est revenu et le Québec libre a pris une pause. Comme toujours dans son histoire, jusqu'à ce que l' Accord de Charlottetown soit rejeté par les Canadiens, le 26 octobre 1992.

Alors la chicane s'est ramenée avec le Bloc Québécois.
Puis Jacques Parizeau et le PQ sont portés au pouvoir, avec la promesse d'un nouveau référendum et une question référendaire, bien sûr : « Acceptez-vous que le Québec devienne souverain ? »

Que le Québec devienne souverain ? Tiens donc. Comme c'était curieux.
Encore la souveraineté.
Et même si j'ai toujours trouvé ce mot inapproprié, et même si j'aimais un peu moins le PQ, j'aimais beaucoup Jacques Parizeau. Encore aujourd'hui.

Je m'engageai donc avec enthousiasme, comme co-président de la campagne référendaire aux côtés de Pauline Julien dans le comté de Mercier/ Plateau Mont-Royal.

On a presque gagné la souveraineté cette fois-là et on a perdu l'indépendance par moins de 1% du vote.

Cruel comme une loterie.

Je m'en souviens en tas.

J'ai pleuré cette fois. Épuisé. Et je savais qu'on n'en reparlerait plus avant longtemps. Ni du OUI, ni du NON. Je ne devais pas cesser d'y croire pour autant, à la différence près que dorénavant, l'indépendance serait une affaire éminemment privée, un engagement secret dont je ne voulais plus débattre et qui pouvait très bien se passer de partis.
Si on me le demandait encore je voterais OUI, mais j'ai juré le 30 octobre 1995 que je ne parlerais plus jamais de souveraineté.

Parizeau, dégoûté, est rentré dans ses terres comme un paria.

Bouchard a coupé dans le secteur public pendant que Chrétien faisait la fête avec les Desmarais.

Harper, mandaté par le Jeezus en personne, est devenu le premier dictateur de l'histoire du Canada.

Charest s'est amené avec les deux mains sur le volant en criant: «Il faut créer de la richesse, créons de la richesse».

Et puis voilà que contre toute attente et en dépit de toute opposition politique, les étudiants et la rue se sont levés.
Au milieu du chaos, une fièvre révolutionnaire, un grand fuck-off érotique.
Une gauche indépendante venait de naître forte de ses griefs et de ses revendications.

«Charest, dehors! On va t'trouver une job dans l'Nord!»

Après neuf ans de PLQ, la rue reporte le PQ au pouvoir. Carré rouge à la boutonnière, la souveraine Pauline triomphe modestement avec son chapelet de promesses et de réformes en phase avec les revendications des mouvements populaires. Le 5 septembre 2012 tout est redevenu possible.

Une envie folle de retomber en amour m'étreignait.

Et puis non.

Très rapidement, les trahisons ont succédé aux promesses. La police a achevé de mater les derniers gratteux-de-guitare-anarchisses avec le consentement du Ministre de l'injustice, sans autre forme de procès qu'une distribution gratuite de coups de pieds au cul, et en multipliant copieusement les contraventions. Pour ajouter l'insulte à l'injure, pendant que l'on faisait des États généraux bidons sur l'éducation, on préparait en douce la relance de la prospection pétrolière d'Anticosti.

Au final, pour toute parade au désespoir, les péquistes s'amènent en grandes pompes avec un pitoyable programme : «La souveraineté pour tous». Encore une fois et historiquement incapable de nommer courageusement son intention, le PQ préfère une souveraineté dont personne ne veut et dont la vacuité la relègue au niveau d'une réclame de savon à lessive, grotesque et délétère. Par ailleurs, on peut lire en toute lettre sur le site du PQ: « En raison d'une dérive du discours public des dernières décennies, nous sommes portés à associer la souveraineté à la gauche. Mais ce n'est pas le cas.» Le message est clair: la souveraineté n'appartient pas, ou plus, à la gauche. Qui plus est, le PQ accorde plus d'importance à marteler ne pas être de gauche qu'il n'affirme être souverainiste. Cette affirmation n'est rien de moins qu'un crachat à la face de ceux qui se sont battus, se battent et se battront pour les espoirs d'un peuple, et de son accès à l'autodétermination.

---

Mme Marois,

Je suis de gauche. Nous voilà donc «séparés» par un mot: souveraineté.
Ça tombe bien, il y a longtemps que j'ai choisi l'indépendance.

Et je vous prie de m'entendre, je suis plutôt indépendant d'esprit, de pensée et de parole. J'ose croire que je ne suis pas seul. Et je serai très indépendant du PQ tant et aussi longtemps que vous tromperez la population sur le prestige dévoyé d'un projet de société que vous n'avez vraiment ni le courage ni la volonté de défendre. Ce qui est pire encore, c'est que vous fermiez la porte à ceux qui partagent votre paradigme, mais qui ne sont pas de votre parti. Cette usurpation par laquelle vous voudriez nous faire croire que vous êtes seule dépositaire de la question nationale du Québec témoigne du niveau de votre incurie et de votre incompétence.

Pour tout cela, je préfère vous combattre que de vous être utile.